Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

La bonne vierge de Côtes-à-Vignes

jeudi 27 octobre 2016, par Nicole Gérardot


Enregistrer au format PDF :Version Pdf


Version imprimable de cet article Version imprimable **



« Pisquuv’avé été bié gentil, disat n’boungran’mère du Vienne-lu-Châtiau à sé piots z’afants, j’m’a va v’dire l’histoëre ud la boune vierg’du Coûte-à-Vins ; assiè-v’ vée avo mi. Et lè piots z’afants s’assayin tout d’suite et n’urmolin pu, tant qu’i z’étin contents ».
Je pense que c’est difficile pour vous de lire le patois et très difficile pour moi de l’écrire. Je vais donc continuer ce conte tiré de « Contes rustiques et folklore de l’Argonne » de l’abbé Lallement en français.

Une fois donc qu’il faisait tellement chaud que le soleil cuisait tout dans les champs, des pauvres gens de la Neuville-au-Pont faisaient la moisson sur le haut de la côte de Berzieux et donc à Côtes-à-Vignes. Après avoir bien fauché et mis en javelles, ils mouraient de soif et ne savaient où chercher un peu d’eau. Ah ! mes pauvres enfants, comme ils étaient embarrassés…. Ça ne leur faisait rien de travailler et même d’être fatigués s’ils avaient pu se désaltérer. Tout d’un coup, voilà un Macâ (surnom donné aux habitants de la Neuville) qui dit :
"- Je suis bien bête, et la bonne vierge de Côtes-à-Vignes qui n’est pas loin… Si j’allais la prier ?
- Ma foi, dit un autre, ça ne serait pas mal ; justement je l’ai vue arriver ce matin. Elle est certainement dans sa petite cabane en train de filer sa quenouille pour les pauvres."

A l’époque de Sainte-Ménehould, disait la mémé à ses petits enfants, il n’y avait pas de rouets comme aujourd’hui. On filait le chanvre avec la quenouille qu’on mettait dans son tablier et on enroulait le fil autour du fuseau comme qui dirait une bobine. (Ménehould était une des sept filles du Gouverneur de Château-sur-Aisne qui est devenu Sainte-Ménehould au moment des invasions du Vème siècle).

« - Eh ! bien allons-y » dirent tous les Macâs.
Et les voilà tous partis au devant d’elle. On aurait dit qu’elle les attendait.
"- Vous avez donc soif mes pauvres enfants qu’elle leur dit bien doucement.
- Ah ! Bonne Sainte-Ménehould, nous allons mourir si vous ne venez pas à notre secours. Puisque vous êtes bien avec le Bon Dieu, priez-le un peu pour nous."


Alors la bonne vierge, sans rien dire, frappa la terre avec le bout de son fuseau et tout de suite, mes enfants, tout de suite, à l’endroit où le fuseau avait touché la terre, un petit ruisseau est sorti. Ça faisait une rigole grosse comme mon poing. Les gens de la Neuville avaient belle d’apaiser leur soif. Ils étaient si étonnés et si contents de la bonne Vierge qu’ils ne savaient comment dire merci.

« - Ce n’est pas à moi qu’il faut dire merci, dit-elle. Je n’y suis pour rien, moi ! C’est le Bon Dieu qui a bien voulu vous écouter. Il est si bon. »

Les Macâs ont descendu bien vite au pays pour dire aux autres qu’ils aillent voir le grand miracle. Les gens de la Neuville ont accouru en poussant des cris et en pleurant de bonheur. Certains tendaient des fleurs et des feuillages. D’autres voulaient porter la bonne Vierge en triomphe. Mais Ménehould était repartie bien vite à Château-sur-Aisne chez son père le comte Sigmar. Elle était si sainte qu’elle eut peur d’offenser le Bon Dieu en écoutant les bonnes paroles que les gens venaient lui dire.
Ils étaient rudement contents, allez, d’avoir une fontaine miraculeuse. Ils ont creusé tout autour du ruisseau pour faire une belle fontaine et que chacun puisse avoir de l’au. Les malades qui y buvaient étaient guéris ; ceux qui avaient de graves maladies et qui se lavaient avec l’eau étaient guéris.

"- Et les petits enfants, dites, Mémé ?
- Je vous attends, là. Eh ! bien quand les petits enfants étaient malades, on allait chercher un peu d’eau pour leur donner ou pour les laver. Les parents ou quelques bonnes âmes allaient tremper les draps ou une petite chemise dans l’eau de la fontaine. On savait tout de suite si les enfants allaient mourir. Quand le drap ou la chemise tombaient dans le fond c’était signe que l’enfant allait mourir, mais si les langes restaient en haut, c’était bon signe."


Dès qu’on a su le miracle dans les autres pays, les gens sont venus de partout, vous pensez bien ! On a construit une petite chapelle au-dessus de la fontaine et on venait de bien loin en pèlerinage.
Il n’y a pas encore bien longtemps que des malades de Gratreuil, de Bauzée, de Virginy ont été guéris. C’est bien pour cela que les gens de la Neuville-au-Pont sont toujours fidèles à leur bonne Vierge de Côtes-à-Vignes. On avait caché la statue pendant la Révolution, mais dès que Napoléon a rouvert les églises avec son concordat, on a reconduit, en procession, la statue dans sa niche.
Et tant que le monde durera, les Argonnais viendront à Côtes-à-Vigne prier Sainte-Ménehould, patronne de l’Argonne.

Elle avait raison notre grand-mère, car le pèlerinage de Côtes-à Vignes a toujours lieu le lundi de Pentecôte. Voilà ce qu’on peut lire dans un des bulletins du folklore champenois de 1978 : « La commune de la Neuville-au-Pont possédait alors une société de musique très réputée. Donc, en ce temps là, avant la guerre de 1914, c’était l’harmonie municipale, au grand complet, qui prenait la tête de la procession des pèlerins allant de l’église à l’ermitage de Côtes-à-Vignes. Arrivait alors un beau Suisse, en uniforme rouge et galons dorés, avec bicorne et hallebarde, et que suivait le clergé : les prêtres des environs et ceux originaires de la commune venaient nombreux, les enfants de chœur en soutanelle rouge, les autres enfants et parmi eux les premiers communiants de la veille, les filles, en longues robes et longs voiles blancs ; les garçons, le brassard de soie blanche au bras ; puis la châsse dorée contenant les reliques de Sainte-Ménehould, portée par un brancard par deux enfants de Marie en voile blanc ; suivait la bannière de la Sainte Vierge entourée de toutes les jeunes filles et toutes les bannières des confréries : Sainte-Ménehould, saint Joseph, saint Pierre, saint Eloi, saint Nicolas. On était sorti de l’église aux accents du Magnificat, après avoir chanté les vêpres ».
Tout ce monde priait et chantait tout au long du parcours de trois kilomètres. Il y avait toujours des personnes âgées qui ne pouvaient faire le pèlerinage à pied. Des voitures à cheval les emmenaient.
C’était alors le temps de la prière et de la méditation. Au retour, à l’église, ceux que la prière ne rebutait pas, participaient alors au salut du saint sacrement. On se retrouvait ensuite en famille avec les parents venus des environs, même de Sainte-Ménehould.

Le lieu subit de nombreuses transformations. La niche où se trouvait la statue fut remplacée par un édicule, le sentier qui y menait par un escalier de cent-dix-sept marches portant chacune d’elles une invocation des litanies de la Sainte Vierge. Puis on décida d’y ajouter un calvaire et de le surélever. Ce sont les paroissiennes du village qui apportèrent la terre dans leur hotte pour édifier une butte en escargot. En 1866 une croix en chêne d’Argonne fut installée. Mais en 1929, elle fut renversée par un ouragan et remplacée par une croix en ciment à nouveau abattue par la tempête de 1990. Une nouvelle croix en ciment pesant 2462 kilos et reposant dans un socle en béton de 11 tonnes est remise en place. 25 hommes ont mené à bien ce travail.
Depuis 1987, une association « Les amis de Côtes-à-Vignes » a été créée. Son président était jusqu’à son décès survenu l’an dernier, le docteur Pierre Hermann. L’association a mené à bien de nombreux travaux : réfection des marches, remplacement des rampes par une structure métallique. Les derniers étant la mise en place d’une table d’orientation, l’éclairage de l’ensemble et la pose d’un panneau retraçant l’histoire de ce site. (Rappelons que le Docteur Hermann était appelé « docteur Europe » car il a été le premier chroniqueur médical de l’audiovisuel sur l’antenne d’Europe 1).

Encore de nos jours, de nombreux fidèles suivent le pèlerinage de Côtes-à-Vigne. Il ne démarre plus de l’église mais seulement du haut de la côte.
Un article du journal « l’Union » du 17 mai relate, que cette année encore, la tradition a été respectée. Cinquante personnes environ ont suivi la procession et la messe et à l’issue de la cérémonie, le maire du village a offert le verre de l’amitié.
Quant à Ménehould, après la mort de ses parents, elle quitta son pays d’adoption et se retira à Bienville (en Haute-Marne) près de la source miraculeuse qu’elle avait fait jaillir comme à Côtes-à-Vignes. Elle n’en sortait que pour secourir les pauvres. Sainte-Ménehould mourut le 14 octobre de l’an 490 ou 500. Sur l’emplacement de son ermitage s’élève, depuis 1849, une chapelle qui abrite les statues de Sainte-Ménehould et de ses six sœurs. Un pèlerinage a également lieu tous les ans à la date de sa mort.

Nicole Gérardot

Répondre à cet article


-Nombre de fois où cet article a été vu -
- -