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Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

En 1943 Dachau n’est pas l’endroit idéal pour fêter Noël

mercredi 26 octobre 2016, par Dominique Delacour


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Etienne Picart de Somme-Yèvre, né en décembre 1922, marié à Mauricette depuis 1950 est un jeune homme alerte de 93 ans. Cette remarque, à peine exagérée, ne sera probablement pas démentie par ceux qui le connaissent.

Les 8 et 9 juin 2016, un groupe d’anciens combattants de la Marne dont il est membre, organise un voyage découverte de deux jours en Alsace. Le couple Picart y participe. Au menu, visite de sites intéressants, la gastronomie alsacienne et pour finir la découverte du camp de concentration « le Struthof ». Là on va apprendre une des aventures d’Etienne pendant la guerre 1939-1945 que seules quelques personnes de sa génération connaissent.
Voici le récit de son témoignage recueilli quelques jours après le périple en Alsace, revu et corrigé par lui-même.


À 20 ans, il est affecté au S.T.O.
Début 1943, en février, le S.T.O. (service du travail obligatoire) vient d’être instauré par les allemands pour remplacer le service militaire des Français dans le but de subvenir aux besoins de main-d’œuvre de leur pays privé de ses forces vives engagées dans le conflit mondial. La classe 1942, celle d’Etienne est donc apte pour le S.T.O.
Aussitôt il cherche une solution pour y échapper. Ni une ni deux, il enfourche son vélo dont les roues sont garnies avec une sorte de corde tressée en guise de pneus devenus introuvables. Il se rend à Saint-Memmie chez Serge Pigny pour lui demander conseil. C’est un cousin et un résistant de la première heure bien connu dans la Marne. Pour lui, deux solutions : déserter, devenir clandestin et entrer dans la Résistance ou obéir ; se soumettre est la seule solution envisageable, lui conseille alors Serge Pigny.

Il travaille dans une ferme en Bavière.
Le 21 juin 1943, comme beaucoup d’autres dans son cas, Etienne rejoint le lieu de son affectation : Matzitg, situé à l’est de Munich et pas loin de Berchtesgaden.
Le jour suivant, avec d’autres S.T.O. et prisonniers de guerre, ils sont rassemblés et des Allemands viennent faire leur « marché de main-d’œuvre ». Choisi par l’un d’entre eux, Etienne va conduire un petit camion pour collecter le lait dans les fermes. Mais, ne parlant pas allemand, il n’y reste que très peu de temps.
Ensuite il se retrouve dans une ferme herbagère isolée du village, dénommé Harté, chez Karl Eglé, père de 7 enfants. Seul avec son patron déjà âgé, il sera considéré comme le fils de la famille et sera rebaptisé Gustave. Il reçoit un salaire, est respecté et libre. Par exemple, le travail terminé, il rejoint à pied un café distant de 3 kilomètres environ où il retrouve des prisonniers français embauchés dans le secteur. Ils discutent autour d’une bière, tapent le carton, etc… Ils sont bien acceptés dans ce coin de Bavière. Il rentre le soir à la ferme où son casse-croûte est prêt.

Il tente de s’évader !
En décembre, malgré sa vie « relativement facile », voyant venir les fêtes de fin d’année, Etienne est gagné par la nostalgie et rêve de mieux : retrouver la France et les siens. Malgré les mises en garde des autres prisonniers, c’est plus fort que lui, son besoin d’action et d’aventure le pousse à agir. Peu avant Noël sa décision est prise. Il se rend dans le village où se trouve le café, mais aussi une gare et de là rejoint Munich, première étape vers la liberté. Il prend un billet pour Strasbourg et la France, direction l’ouest. Ne parlant pas allemand il se débrouille comme il peut.
Etienne monte dans un train. Après quelques heures de voyage et le cœur plein d’espoir, le train fait un long arrêt dans une grande ville. Catastrophe ! cette ville est Linz en Autriche à environ 200 kms de Munich. Il est bien sur la bonne ligne mais à un détail près : ce n’est pas dans le bon sens, le train est parti vers l’est… Etienne est interpellé par des prisonniers portant les fameuses lettres KG. Ils parlent français et le conseillent ; ils le font monter dans un wagon à bestiaux où il va passer près d’une journée à attendre. De là le train repart dans la bonne direction : l’ouest.

Il va découvrir Dachau.
Il arrive à Munich où il est aussitôt interpellé par des policiers S.S. Interrogé il est mis en prison. Il a préparé un plan avant l’évasion : il a l’adresse d’un ami à Munich et il vient lui rendre visite. Ce sera l’alibi si ça se passe mal. Le lendemain, il est embarqué avec d’autres dans un des 3 camions en attente d’une destination inconnue. Il proteste mais les S.S. savent vite faire taire les récalcitrants. Pendant le parcours certains craignent Dachau à l’arrivée. En effet ils vont se retrouver dans ce camp de concentration de sinistre mémoire. Etienne sera donc avec les déportés et interrogé plusieurs fois par jour. A chaque fois il répète la même « histoire » que les S.S. ne peuvent vérifier car Munich a subi des dégâts suite à des bombardements alliés.
Il va partager la triste vie des déportés pendant une quinzaine de jours. Cependant il reste habillé en civil, ce qui l’angoisse car il a peur d’être pris pour un espion par ses compagnons de malheur. Il va endurer tous les sévices infligés aux déportés. Pour marquer les fêtes de fin d’année, les S.S. vont leur offrir en plus « un cadeau spécial » : à Noël et au Nouvel an ils ont droit à un rassemblement supplémentaire. Ils sont obligés de se tenir debout sans bouger dans la neige et le froid de très longues minutes paraissant des heures. Le cadeau est enfin distribué : ils reçoivent à tour de rôle un violent coup de matraque sur la nuque, et ce pour les réchauffer ironisent les S.S. Cela indique le degré de l’humour pervers et cruel des nazis.

Libéré, il travaille dans une autre ferme.
Les rêves d’Etienne, il y a peu de temps, sont devenus cauchemar et souffrance. Heureusement pour lui, n’ayant jamais varié dans ses réponses et les S.S. ne trouvant rien à retenir contre lui, le miracle se produit, il va quitter l’horreur. Il est reconduit, fort amaigri, méconnaissable, couvert de poux, chez son patron. Celui-ci, un peu dépité et déçu de l’attitude d’Etienne à son égard, refuse de le reprendre.
Il est alors affecté dans une autre ferme de la région, non loin de la première. Le soir il retrouve ses camarades au café. Il va y rester sagement 16 mois, ayant abandonné l’envie de s’évader. Il garde aussi des souvenirs favorables dans cette autre ferme bavaroise.
Une anecdote : le dimanche, avec deux prisonniers, ils partagent leur repas dans ce café. Etienne a pris l’habitude de prendre des œufs de la ferme pour améliorer l’ordinaire. Un beau jour, son patron qui n’est pas dupe, lui dit simplement : « Auguste, (il a reçu un autre nom de baptême dans cette ferme), surtout ne fait pas l’omelette ». Pris de remords, Etienne lui demande alors pour acheter les œufs. Il s’est vu répondre : « Prends-en, il suffit simplement de demander !!! » Il va rester dans cette ferme jusqu’au 20 mai 1945, libéré par les Russes et les alliés et il va donc retrouver la France et les siens.

Épilogue.
Il nous reste à imaginer un autre scénario : Etienne a pris le train dans le bon sens fin 1943. Dans ce cas, serait-il encore là aujourd’hui ? Rien n’est moins sûr car de Munich à Somme-Yèvre, les occasions d’être repris sont nombreuses et le verdict serait vite tombé : le camp de concentration et cette fois pas pour une simple visite !
En conclusion c’est peut-être son erreur de direction qui lui a sauvé la vie et lui a permis une prolongation de plus de 70 ans à ce jour et encore bien plus à espérer vu sa forme actuelle.
18 ans plus tard, Etienne a eu la joie d’accueillir les patrons de sa première ferme venus lui rendre visite. Et quelle ne fut pas sa surprise de s’entendre appeler Gustave ! Pour preuve que toute aventure, même dramatique, peut un jour ou l’autre se transformer en heureux événement !
Dominique Delacour

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