Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Les patates,

l’histoire d’un grand-père pas comme les autres

jeudi 25 juin 2015, par Michel Lesjean


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Il y a des personnages atypiques, des hommes pas comme les autres. Philippe Menut, aujourd’hui âgé de 87 ans et dont la mère Jeanne était directrice de l’école de filles des Islettes, a écrit quelques lignes sur son grand-père, Emile Arthur, dit Tutur, né à la fin de l’autre siècle.
Michel Lesjean, dont « Tutur » était aussi le grand-père, nous a rapporté ces lignes en les enjolivant ; le premier épisode raconte une histoire de patates, une aventure pas loin de celle du film de Claude Autant-Lara dans lequel Pierre Perret surveillait ces précieuses patates.

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Le grand-père Tutur de La Contrôlerie avait planté ses pommes de terre le long du chemin forestier (O.N.F.). Durant l’époque 1940-1944, les PATATES étaient considérées comme un trésor, gage d’avenir de ne pas crever de faim. Culture à surveiller de la convoitise des rôdeurs mal intentionnés. Un peu avant la récolte encore plus, car, étant à l’orée du bois, les bandes de sangliers eurent tôt fait de retourner quelques plants. Aussi, le grand-père Tutur avait aménagé une couchette garnie de foin et lorsqu’il entendait les sonnettes (boîtes à conserve vide accrochées à une ficelle entourant le champ), il « appougnait » ses casseroles et les cognait l’une contre l’autre. (Difficile de tirer un coup de fusil de chasse, car à cette époque il était interdit d’en posséder).

D’après mon cousin Philippe Menut, le grand-père rendait des services saisonniers à Monsieur Chevalier, agriculteur à Braux-Sainte-Cohière et il avait réussi à cultiver quelques rangs de patates dans un champ prêté. Le grand-père Tutur, mon oncle Jean Menut et mon cousin Philippe (16 ans) reprenaient le chemin et, à la côte de Biesme, le grand-père avec sa bicyclette « L’Hirondelle » de Saint-Etienne, avait l’habitude de couper les virages à gauche et d’après mon cousin, il gagnait en vitesse. Un camion avec des soldats allemands montait la côte… Achtung bicyclette !!! et vlan ! le grand-père Tutur se retrouvait les quatre fers en l’air dans le fossé. Le chauffeur allemand pile et descend rapidement pour aider le grand-père (63 ans à l’époque), s’inquiète gentiment s’il n’y a rien de cassé. Réponse : un bon coup de poing, (une patate comme on disait)… dans la gueule : « On est chez nous tout de même !! Ils ne vont pas nous emmerder ! » L’oncle Jean a pu calmer les soldats et le chauffeur est reparti avec son camion sans demander son reste… A cette époque, d’après mon cousin Philippe, on craignait les réactions du grand-père.

Courant juillet 1944, eut lieu l’explosion d’un train de munitions à la gare des Islettes causant beaucoup de dégâts : vitres éclatées, tuiles des toitures à remplacer. Avec d’autres hommes, le grand-père, l’oncle Jean et Philippe avaient été réquisitionnés par les autorités occupantes pour remplacer, remanier les tuiles de la toiture de la maison des sœurs le long de la grande route. A cet endroit un poste allemand avec quelques soldats contrôlait la circulation. Un soldat allemand interpellait le grand-père, en bon français : « Réparez les dégâts des Anglo-Américains ». Tutur approuvait évidemment : « Oui mais il fait chaud et on a soif ». Satisfaction lui a été donnée puisque le soldat leur a apporté de la bière… Ils ont dû descendre pour consommer je pense. Un peu plus tard, le commandant allemand pique une violente colère. Il voulait fusiller tout le monde. Nos hommes sur le toit ne bronchaient pas, pensant que c’était adressé à l’intention d’un soldat allemand qui n’aurait pas appliqué le règlement. Après les travaux nos hommes remballent leurs outils et regagnent à vélo La Contrôlerie vers 18 heures. En passant aux Senades, les allemands arrêtaient tout le monde, contrôlaient les papiers.
Ils avaient rassemblé environ une trentaine de personnes, toutes assises par terre, les mains en l’air. Le grand-père Arthur, « Ancien de 14-18 », toujours rebelle, reste assis sur le cadre de son vélo, un milicien lui ordonne d’obtempérer en hurlant et en lui mettant le canon de sa mitraillettes sur le ventre. Un capitaine allemand intervient et lui dit : « Laisse-le ».

D’après Philippe, il y a encore bien des anecdotes à d’autres époques moins dangereuses. Rien ne lui faisait peur. Le soir, à La Contrôlerie, tous à table après le souper, le grand-père Tutur dit à l’oncle Jean « Tu veux en rouler une ? » (Une cigarette avec du papier Zig-Zag), et il sort de sa poche la « blague à tabac » du commandant allemand qu’il avait dû subtiliser lorsqu’ils avaient bu la bière. La colère du commandant allemand était justifiée.
Je me souviens, lors du désastre de Clermont-en-Argonne, suite à la mort d’un officier allemand, des rafles d’habitants ont été effectuées à titre de représailles par nos ennemis. Mon cousin Philippe a 16 ans, il est grand pour son âge, il habite Les Islettes, à proximité de Clermont et la rumeur s’est vite répandue. Aussi le grand-père Tutur a vite compris la dangerosité de la situation et a vite embarqué et caché Philippe pour quelque temps dans les bois, le temps que la mauvaise ambiance se calme. Il connaissait les gorges et caches dans les bois d’Argonne, étant bûcheron-charpentier à la scierie Destrez aux Islettes.

Les Islettes, la scierie où travaillait « Tutur »




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