Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Un vieux conte Argonnais

Cola « L’oie »

dimanche 18 décembre 2016, par Nicole Gérardot


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Le père « Cola » le gardien d’oies et sa femme « la Fillette » étaient deux braves gens très gentils et qui s’entendaient bien. Ils étaient vieux et ils s’aimaient encore ! « Philémon et Baucis » comme disait le maître d’école.
Toujours d’accord pour boire leur petite goutte, ce qui leur arrivait souvent ; encore qu’il n’aurait pas bu l’un sans l’autre. C’était « la Fillette » qui faisait le voyage chez « la Guiguite » avec son flacon dans sa bannette retroussée !
Le père « Cola » gardait les oies à Courtémont vous voyez ! Il en avait une bonne bande ; quand il les emmenait à la pâture avec sa grande gaule et un chiffon rouge au bout, on aurait dit, ma foi, le général en chef avec son armée.
Un jour, avant de s’en aller aux champs, « Cola » avait déjà vidé avec « la Fillette », une chopine de balosses. Il pensait aller à « L’ivrognette » mais les oies, en arrivant « au »Poncet« , avaient tourné par le chemin de Dommartin, puis avancé jusqu’à la butte de »Berle" qui se trouve entre Dommartin et Maffrécourt, vous voyez bien ! Du temps où je vous parle cette butte appartenait au seigneur de Maffrécourt.
Le père « Cola » est donc arrivé avec ses oies jusqu’à la butte mais la prune lui est remontée tellement à la cervelle qu’il s’est couché à l’ombre et qu’il s’est endormi là, sans surveiller ses oies. Les pauvres bêtes ont bien pâturé mais quand elles en ont eu assez, elles sont rentrées toutes seules à Courtémont. Il y avait beaucoup de monde au château de Maffrécourt : des jeunes, des vieux, des enfants, des petits-enfants. Ils ne savaient pas quoi faire pour se divertir. En allant du côté de la butte, un de ces jeunes a trouvé le père « Cola » qui dormait comme un bienheureux. Vous ne sauriez quelle idée il a eu ! Il s’est dit : « Il faut l’emmener au château, on verra quelle figure il fera quand il se réveillera »  ! Il a donc appelé deux valets pour qu’ils aillent chercher une civière. Ils ont mis le père « Cola » dessus et puis ils l’ont transporté au château dans une des plus belles chambres et ils l’ont couché dans un grand lit qui avait des garnitures dorées. Le père « Cola » ne s’est réveillé que le lendemain dans la matinée et les gens du château étaient là pour voir quelle figure il ferait !
Ils avaient parlé entre eux qu’on l’habillerait de neuf et qu’on le servirait comme un baron. Les serviteurs étaient d’accord avec leur maître pour rigoler du père « Cola » !
Voilà donc notre bonhomme qui se réveille et regarde :

« - Où est-ce que je suis ? » qu’il dit entre ses dents. Il se frotte les yeux, regarde encore autour de lui. « Où est-ce donc que je suis ? Je ne connais pas ces gens-là moi ». Après avoir bien regardé chacun d’entre eux, il se met à dire sans hésiter : « Je vois bien que je suis au paradis ! »
Le vieux seigneur de Maffrécourt qui avait une barbe blanche s’avance pour le saluer :
- Voilà Dieu le Père ! dit « Cola ».
Le jeune seigneur s’avance aussi.
- Voilà Dieu le fils !
Il y avait dans la chambre une belle tourterelle qui s’est envolée au dessus de son lit…
- Et voilà le Saint-Esprit !
Et ce n’est pas tout… Comme la jeune dame qui était contre la fenêtre le regardait aussi, « Cola » lui dit :
- Vous êtes au moins la bonne Vierge. Je vous salue bien et je suis heureux de vous voir.
La femme du vieux seigneur était là aussi. Elle ressemblait un peu à « la Fillette » si « la Fillette » avait eu de belles affaires en velours comme elle. « Cola » lui dit :
- Et toi, ma bonne « Fillette », viens donc que je t’embrasse ! Je te l’avais bien dit que nous irions ensemble au paradis.
Vous pensez si les gens du château s’amusaient bien.

Et « Cola » dit :
- Je voudrais me lever !
Aussitôt les gens du château sont partis. Un valet est venu près de « Cola » pour le coiffer. Un autre lui a apporté de beaux habits brodés et l’a aidé à s’habiller.
- Saint Barthélémy, vous faites bien votre travail, mon habit me va comme un gant. Je remercierai aussi Sainte Claire de l’avoir si bien brodé.
Un troisième valet a amené des souliers qui étaient si beaux que « Cola » n’en avait jamais vu de semblables. Il y avait un beau « flot » sur le coup de pied et le talon était rouge.
- Saint Crépin, je vous salue bien mais prenez garde à mes cors. J’en ai un terrible à « la grosse douille ». Puis quand le « Cola » a été habillé de pied en cap une servante arriva avec de l’onguent qui sentait rudement bon pour le pommader.
- Voilà donc Sainte Marie-Madeleine… Bien le bonjour ! Mettez toujours ! Ça sent si bon que j’en mangerai !
La servante du château se tournait pour ne pas rire. Après on lui a mis un chapeau d’argent.
- A la bonne heure, il me va bien, c’est Saint Jacques qui me l’a fait.

Il vous faut dire que l’père « Cola » connaissait tous les saints du paradis avec leur métier et leur confrérie. L’intendant est entré avec une poignée de clefs pour lui faire visiter le château. Il a fait signe aux autres qu’ils s’en aillent.
- Mon bon Saint Pierre notre patron que « Cola » lui dit, je ne demande pas mieux que d’aller en promenade avec vous mais si vous voulez quand j’aurai déjeuné. On a donc emmené notre « Cola » dans une autre chambre pour lui donner un beau pain blanc.
- Ah, mes amis, quel bon pain que fait Saint Honoré !
On lui a donné aussi de la saucisse.
- Ah par exemple, je vois bien que ça vient du cochon de Saint Antoine tellement c’est bon ! Pour faire descendre une bonne affaire comme ça, je veux bien une petite goutte de prunes. Il l’a trouvée si bonne qu’il reléchait le gobelet avec sa langue !
Le maître du château, qui était près de lui, pleurait de rire.
- « Fifille » que « Cola » disait à la grand-mère, viens donc trinquer avec moi. En voilà de la bonne ! Elle a été faite avec des prunes de Saint Léonard, c’est pas possible.

Pendant qu’il achevait son déjeuner, une jeune fille jouait de la harpe.
- Je savais bien que Sainte Cécile ne manquerait pas à l’appel.
Les petits enfants du château qui étaient là, eux aussi, le regardaient comme une bête curieuse.
- Venez près de moi, mes petits enfants, vous êtes les plus beaux anges du paradis.
On a été dans un grand jardin plein de fleurs. Le père « Cola » a vu un homme qui peignait sur un tableau. Le pépé n’en revenait pas qu’on pouvait faire de si belles choses avec un méchant petit pinceau de rien du tout.
- C’est Saint Luc ! Les saints du paradis sont tous mes amis !
Après s’être promenés dans le jardin, on a entendu la cloche qui sonnait le dîner. Le père « Cola » n’a pas manqué d’appétit ! Il prenait des morceaux de viande gros comme mon poing, il trempait de grosses bouchées de pain dans la sauce, il essuyait sa barbe et son menton avec sa main. Les gens du château s’amusaient bien.
Après le dîner, le seigneur a pris mon père « Cola » avec eux dans un carrosse pour la promenade. Il était si heureux qu’il chantait tout ce qui lui passait par la tête. En rentrant pour le souper, ils ont vu une servante qui filait sa quenouille sur le pas de la porte.
- Je vais dire bonsoir à Sainte Marguerite ! Je ne veux oublier personne !
Comme il traversait la cour pour aller dans la chambre où l’on soupait, il a rencontré le maréchal-ferrant.
- Saint Éloi, viens avec moi que je t’offre une petite goutte !
Mais l’Éloi n’a pas répondu et s’en est allé. En traversant un grand corridor, il a vu une autre servante avec une brassée de linge.
- Sainte Véronique, mon enfant, n’oubliez pas ma chemise pour dimanche, n’est-ce-pas !

Pendant le souper, on avait mis sur la table du vin bouché, un flacon de prunes de St Léonard. « Cola » a vidé la marie-jeanne à lui tout seul.
Il était tellement ivre qu’il n’a même pas senti qu’on le déshabillait et qu’on lui remettait ses vieux habits. Puis les valets du château l’ont reconduit là où on l’avait trouvé. Le père « Cola » a dormi presque jusqu’à midi. Quand il s’est réveillé, il s’est dit en se secouant :
- Quel beau rêve j’ai fait ! Mais ce n’est qu’un rêve et je suis toujours gardien d’oies… A propos, mes oies, où est-ce qu’elles sont ? Et ma pauvre « Fillette » elle doit s’en faire du souci !
Comme de fait, la « Fillette » avait bien cherché son homme, elle ne pensait pas qu’il était du côté de la « Motte » puisqu’il avait dit qu’il allait à « L’ivrognerie ».
Quand les oies ont été rentrées, la pauvre « Fillette » a bu une petite goutte pour se donner du courage et comme de bien entendu, elle a bu la part de « Cola » par-dessus le marché. Elle a donc bien dormi elle aussi et elle s’est réveillée à l’instant où « l’Cola » est rentré à la maison.
Il lui a raconté son voyage au Paradis et ce qu’il regrettait le plus c’était les balosses du bon saint Léonard. Ma foi, pour ne plus y penser, la « Fillette » est allée bien vite chez la « Guiguitte » faire remplir la chopine.
« Vieux conte argonnais traduit du patois et tiré du livre de l’abbé Lallement »Contes rustiques et folklore de l’Argonne"
Cola connaissait bien tous les saints et leur confrérie ! Mais qui sait maintenant que saint Luc est le patron des peintres et saint Antoine des bouchers ? Tous ne sont tout de même pas oubliés. Notamment en fin d’année, sainte Cécile le 22 novembre, patronne des musiciens est toujours fêtée. Sainte Catherine, le 25 novembre, l’est toujours dans les maisons de couture, sainte Barbe, patronne des pompiers l’est le 4 décembre, saint Nicolas est très fêté dans l’est de la France. Quant au pauvre saint Éloi, il n’a même plus son nom sur le calendrier ! Il est pourtant toujours honoré par les cultivateurs !
Nicole Gérardot

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