Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Des assiettes pas comme les autres.

samedi 17 juin 2017, par Bernard Champion, John Jussy


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Une petite histoire arrivée à une Ménéhildienne qui nous ramène à l’Histoire, une anecdote dont on rit après, mais qui, sur le moment, aurait pu être grave. Bernard Champion nous a confié les souvenirs de sa mère Mireille dont un livret contient cette histoire.

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Mireille et son mari Marcel habitaient rue Zoé Michel. Marcel travaillait aux Chemins de fer et Mireille faisait des ménages, beaucoup de ménages. La vie était rude et l’on manquait des choses essentielles ; heureusement que Monsieur Bazinet, « l’inventeur du pied de cochon », avait donné une cocotte à la jeune dame, la « première cocotte pour faire à manger ». Mireille reçut aussi d’un commerçant chez lequel elle travaillait une cuisinière tout confort et des casseroles. « Tu paieras quand tu pourras », lui avait-on dit… les gens étaient généreux en ces périodes difficiles.
La maison, adossée à la butte du Château, est petite, avec une cave et un jardinet. On élève aussi un cochon, des poules, des lapins, on se débrouille.
La famille de Marcel habitait avenue Kellermann, là où le couple s’établira en 1946. Mireille se rendait souvent chez son beau-père (prénommé également Marcel) qui avait besoin de soins et elle devait ainsi passer sur le pont.

Le pont, que l’on nomme le pont de pierre depuis la reconstruction de la ville au XVIIIème siècle, était tout neuf. A l’arrivée des Allemands en juin 1940, le génie français avait fait sauter tous les ponts de la ville, le pont près de l’abattoir, le pont du moulin et le pont de pierre. Ce pont avait été reconstruit en 1941 et était à nouveau menacé : les Allemands avaient déjà fait sauter le pont de Vitry le matin et voulaient faire sauter les autres ponts, dont le pont de pierre.

A ce moment, des Américains arrivaient, des Allemands repartaient, d’autres repassaient en désordre. « Quand on vit les Allemands partir, écrira Mireille, on crut que c’était la libération, mais au final ils revinrent… »
Et voilà Mireille qui se risque à aller avenue Kellermann, qui passe sur le pont et qui aperçoit des drôles d’assiettes ; des assiettes, elle qui en manque tant… Alors autant par curiosité que parce qu’en ces temps difficiles tout manque, la jeune femme de 24 ans se laisse tenter. Un regard curieux, une main tendue, et une voix, une grosse voix, celle d’un homme pressé, étonné et en colère.
Mireille raconte : « Sur ce pont, il y avait posé là de drôles d’assiettes... Prise de curiosité et surtout manquant de tout, dont de vaisselle, je décidai d’aller me servir… Et là un homme, le capitaine des pompiers de Menou, Maurice Jaunet, me dissuada de le faire en rouspétant : Allez, ne touche pas à ça malheureuse, allez ouste ! … et heureusement ! ce n’était pas des assiettes, loin de là, mais des mines ! Posées là pour faire sauter le pont ! »

De nombreux seniors connaissent l’histoire : des patriotes avaient sauvé le pont. Ces mines, Maurice Jaunet les fit jeter dans l’Aisne. Sans doute que les hommes avaient posé les mines sur le parapet avant de les jeter à l’eau devant les va- et-vient des Allemands.
Cet acte de courage a été immortalisé dans la pierre du parapet : « Ce pont, ainsi qu’une notable partie de la ville, ont été préservés de la destruction sur l’initiative de Maurice Jaunet, aidé par un groupe de patriotes, le 30 août 1944 ».

L’inscription sur le pont, en partie effacée


Les Américains arrivaient, les Allemands disparaissaient définitivement, la ville était libérée. Mireille dut se passer d’une série de belles assiettes.

Note : Mireille et Marcel furent mes voisins avenue Kellermann pendant toute ma jeunesse ; jamais Mireille ne m’a parlé de cette histoire, c’était la façon d’être des gens qui avaient vécu la guerre. Merci à Mireille pour avoir écrit ses mémoires, pour avoir raconté des histoires de la vie de Menou, ce que beaucoup n’osent faire.
John Jussy

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