Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

A Sainte-Ménehould,

Les tribulations d’un chevalier mérovingien.

lundi 25 septembre 2017, par François Duboisy


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La fin des années soixante a vu la disparition du lycée Chanzy sis dans la rue du même nom. Il sera remplacé par un collège implanté sur les hauteurs des Vertes Voyes. À cette époque on construisait un collège par jour, le plus souvent une juxtaposition de cubes bleus sans grande originalité. Pour atténuer cette uniformité, le ministre de la culture de l’époque, André Malraux, imposa que 1% du coût de la construction soit consacré à la réalisation d’une œuvre d’art. C’était là une décision originale et courageuse. Ainsi on a vu fleurir dans tous les nouveaux collèges et lycées des sculptures souvent modernistes implantées sur le parvis ou dans le hall d’entrée.

Arrivée du chevalier mérovingien.
Un concours est ouvert pour doter le collège de Ste-Ménehould. Il est remporté par un sculpteur de renom, Art Brenner. Cet Américain de 44 ans est un théoricien « préoccupé par la monumentalité de l’architecture sculpturale »(sic). Plus simplement il réalise des œuvres métalliques imposantes et rigoureusement modernes. Pour le collège il doit livrer un stabile de 9 m intitulé « Le chevalier mérovingien » qui veut évoquer, si on a un peu d’imagination, un guerrier d’antan.

Les difficultés s’accumulent.
Il avait été prévu que ce 1% devait bénéficier à de jeunes créateurs français. Or, le lauréat est un Américain, résidant certes en France, dont la réputation est fort solide. Un chevalier mérovingien, voilà ce qui hérisse les historiens locaux ! Les temps mérovingiens s’étendent de 481 à 751 alors que la chevalerie date du XIIe siècle. Fallait-il y voir désinvolture, ignorance ou provocation…
Une somme avait été allouée à l’artiste. Mais les travaux de construction du collège trainent en longueur et lorsque le moment est venu de livrer l’œuvre, en 1975, Art Brenner demande une rallonge afin de prendre en compte l’inflation qui en ces temps là galopait. L’Etat refuse. Art Brenner décide alors de couper les pieds (du cheval ou du chevalier ?) ramenant la hauteur de la sculpture de 9 à 7 mètres.
Lorsque la statue sera implantée elle n’entraînera pas l’admiration des usagers du collège. Il est vrai que l’art moderne ne compte pas beaucoup d’admirateurs parmi la population locale que certains qualifient de traditionaliste voire rétrograde.

Le chevalier disparaît.
En 1990, un professeur d’EPS souhaite implanter un mur d’escalade dans l’enceinte du collège. Cette pratique sportive est en plein essor. Le seul endroit propice pour cette installation est un espace où est érigé le chevalier. Celui-ci sera déposé et placé loin des regards, couché dans un coin du terrain. Il laisse la place à un mur en parpaing surmonté d’une passerelle métallique (cet équipement deviendra obsolète lorsqu’un mur sera réalisé à l’intérieur du gymnase voisin).

L’homme par qui le scandale arrive.
Michel Schillinger est professeur d’art plastique au collège doublé d’un réel talent d’artiste. On lui doit le buste de Géraudel devant l’hôpital et le haut relief Drouet dans le hall du collège. Lors d’une conférence pédagogique il conte à un collègue le mauvais sort fait au chevalier tout en précisant que ni lui ni la communauté scolaire ne s’étaient émus de cette mise au rancart. Le collègue ne dit rien mais s’empresse de dénoncer à Art Brenner les agissements des vilains Argonnais.
Étonné et ulcéré de voir sa statue ainsi maltraitée, l’artiste décide de réagir. Fort des droits qu’un artiste possède sur son œuvre il fait part au département, propriétaire du collège, de son courroux. Le directeur du département contacte le principal lui annonçant la visite prochaine de l’artiste fort en colère en lui demandant de trouver une solution d’apaisement. Quelques jours plus tard Art Brenner quitte la péniche où il réside à Paris sur la Seine et prend la route de l’Est.

Des rapports tendus… et une solution.
A son arrivée, il demande à voir son œuvre. Le principal avait demandé qu’elle soit sortie des ronces où elle sommeillait et nettoyée afin d’être présentable. Revenu dans le bureau du principal il exige qu’elle soit réimplantée sur le parvis du nouveau collège afin d’être visible de tous. Son interlocuteur, tout en lui précisant que la décision appartient au département, affirme que la communauté scolaire n’y est pas favorable pour les raisons déjà évoquées : anachronisme, mutilation de l’œuvre initiale, le peu d’intérêt des Argonnais pour l’art moderne.

Le retour du chevalier.
L’œuvre sera « cachée » à l’arrière du bâtiment, près du parking utilisé par le personnel du collège. Aujourd’hui elle est en partie masquée par deux arbres.
Le principal d’alors et rédacteur aujourd’hui de ce texte regrette sa position. Art Brenner décédé en 2013 est un artiste de renommée mondiale. Son œuvre bien visible devant le collège aurait suscité une réflexion intéressante chez les Argonnais qui en matière d’art sont trop souvent conventionnels.
François Duboisy

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