Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Les Noëls d’antan.

jeudi 28 décembre 2017, par Nicole Gérardot


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Je suppose que je n’avais pas de jouets. Une orange certainement. Ah ! Si ! Je me souviens avoir eu une poupée en chiffon, certainement confectionnée par ma mère mais que je trouvais très jolie et avec laquelle j’ai beaucoup joué. Les enfants n’étaient pas gâtés comme maintenant ! (Marcelle, 94 ans)

J’avais un an et pour mon premier Noël ma grand-mère m’avait acheté un baigneur en celluloïd. Un gros poupon qui devait avoir coûté cher et écorné ses économies. Mais c’était la guerre et nous avons dû évacuer. Quelques années plus tard, on reconnaît mon poupon dans une maison du village. Je supplie mes parents d’aller le rechercher. Mais ils « ne veulent pas faire d’histoires ». Je n’ai donc jamais joué avec mon poupon, je l’ai toujours regretté et cette histoire est restée dans ma mémoire. (Ginette, 79 ans)

A la maison, dans une famille nombreuse et peu aisée, Noël ne donnait pas lieu à beaucoup de dépenses. Après la messe de minuit, nous disposions nos chaussons sous le sapin avant de nous coucher. Le lendemain matin, nous trouvions nos cadeaux au pied du sapin. Ceux-ci étaient rarement individuels. Pour les quatre filles, il s’agissait le plus souvent d’objets utiles comme une travailleuse pour ranger notre matériel de couture et de broderie. Une autre année, nous avons eu une poupée pour toutes les quatre. Je me souviens aussi d’un vélo rouge, neuf (certainement cher). Nous faisions du vélo à tour de rôle. Mon frère a eu un jeu de construction et une année, un tir aux pigeons. Nous prenions grand soin de ces jouets qui comptaient beaucoup pour nous. (Bénédicte, 62 ans)

Oh ! Je me souviens, c’était l’année de mes six ans ! A Noël, j’ai eu un « Nain jaune » ! On en a fait des parties avec mes parents et ma sœur à la veillée et le dimanche après-midi. Après, j’ai joué avec mes enfants et… mes petits enfants. Et puis je suis tombée malade, j’ai dû quitter ma maison. Mon « Nain jaune » ? Je suppose qu’il est parti à la décharge. (Hélène, 96 ans)

On n’était pas très gâté quand j’étais petit. Je ne me souviens pas avoir eu de cadeaux à Noël. Mais moi, j’ai eu sept enfants et pour Noël, je leur fabriquais des jouets en bois, le soir après mon travail. (Roger, 96 ans)

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Les personnes à qui j’ai parlé gardent un souvenir très fort des Noëls de leur enfance. Les cadeaux qu’ils ont reçus étaient souvent très modestes, parfois ils n’avaient que des friandises, mais ce qui reste aussi dans leur mémoire c’est la messe de minuit et… les gaufres.
Comment se déroulait cette fête de Noël ? Le 24 au soir, commençait la veillée. Le sapin avait été décoré par les enfants. Il était illuminé par de petites bougies plantées dans un bougeoir que l’on pinçait dans les branches. La crèche était placée au pied du sapin ou près de la cheminée. Le plus souvent on faisait des jeux : le nain jaune était très apprécié, mais on jouait aussi aux petits chevaux, aux dames, au Monopoly et bien sûr à la belote ou à la manille. La mère ou la grand-mère faisait les gaufres. « La gaudrée » avait été préparée l’après midi. Il y a de cela plus de cinquante ans, on cuisait les gaufres sur la cuisinière. On utilisait un gaufrier en fonte noire, muni de deux longs manches, permettant de le manipuler sans se brûler.

Puis arrivait l’heure de la messe de minuit qui commémore la naissance de Jésus. Il fallait se vêtir chaudement, ne pas oublier une lampe électrique pour le trajet. Tous les gens de cette génération savent encore chanter le « Minuit chrétien ».

"Minuit chrétien, C’est l’heure solennelle,
Où l’homme Dieu descendit jusqu’à nous
Pour effacer la tache originelle
Et de son père arrêter le courroux…"



Et aussi le cantique « Il est né le divin enfant » :

"Il est né le divin enfant, jouez hautbois, résonnez musettes
Il est né le divin enfant, chantons tous son avènement… "



Après la messe de minuit, réveillonnait-on ? Les avis divergent. Personnellement je ne sais plus. On « recinait » sans doute un peu. Les enfants avaient déposé leurs chaussures (bien cirées) au pied du sapin. Ce n’est que le lendemain qu’ils découvraient leurs cadeaux (souvent bien modestes surtout pendant la guerre). Les filles recevaient des jouets en rapport avec leur futur rôle de maîtresse de maison ou de mères de famille : dînettes, poupées, landaus… les garçons, eux, avaient des soldats de plomb, des trains… Parfois, ce n’était qu’une friandise : pain d’épice, sucre d’orge… ou la fameuse « orange de Noël ». Plusieurs personnes âgées m’ont certifié n’avoir mangé des oranges qu’une fois dans l’année, à Noël. D’autres n’en avaient même pas.
Le jour de Noël rassemblait toute la famille. Quel menu ce jour de fête ? M. de Talleyrand avait l’habitude de servir une oie à ses invités dont il avait lui-même imaginé la recette. L’oie fut supplantée au XXè siècle, après la seconde guerre mondiale, par la dinde accompagnée de marrons, farcie de saucisses ou de boudin. Et les gâteaux ? Ils étaient nombreux.

Beaucoup se souviennent de « la messe de minuit des bergers » de Braux-Sainte-Cohière. Ce village, situé à quelques kilomètres de Sainte-Ménehould, possède un château. Dans les années 1970, et pendant une vingtaine d’années, le propriétaire, M. Bussinger, a organisé « Le Noël des bergers de champagne ». Je cite un « La nuit était noire. Un brouillard épais tombait sur l’Argonne en ce soir de Noël. L’étoile de Bethléem scintillait au dessus du château de Braux-Sainte-Cohière, majestueux, brillant de mille feux. Par les routes d’Argonne, trente bergers étaient venus escorter l’enfant Jésus et se recueillir devant la crèche vivante composée par M. Bussinger, maire des lieux et président du Centre d’action européenne. »

Une très ancienne tradition renaissait : le Noël des bergers de Champagne. Six cents personnes s’étaient déplacées, venant de toute la région, de Paris et de l’étranger.
Après avoir pris connaissance du programme d’où se dégageait la phrase : « Paix sur terre à tous les hommes de bonne volonté », les invités se rendirent dans la cour d’honneur par l’allée principale bordée de torches et se retrouvèrent face au château. A quelques pas de là, la grande salle des fêtes, où des centaines de sièges avaient été disposés. Les bergers vinrent y prendre place face à l’imposante cheminée. C’est dans cette pièce que la veillée débuta. Des textes de Debussy, de Daudet, de Claudel furent lus. Trois professeurs du conservatoire de Nancy interprétèrent des œuvres de Lully, Haendel, Debussy.

Après la veillée, il était alors plus de minuit, les participants, rassemblés en un long cortège de six cents lumières, accompagnèrent Marie, Joseph, l’âne et les bergers jusqu’à l’ancienne bergerie au son des fifres et des tambours de L’aiglonne de Sainte-Ménehould. Une crèche vivante avait été installée dans cette salle avec, au centre, l’enfant Jésus, un adorable petit Emmanuel âgé de quelques semaines. La messe de minuit fut célébrée par l’abbé Lassauguette, curé de Valmy, avec la participation des chorales de paroissiens de Braux, Valmy, Hans, Somme-Bionne, Dommartin-Dampierre.
Cette manifestation faisait renaître une très ancienne tradition, celle des bergers de Virginy. Dans les villages situés autour et le long de la rivière « la Tourbe », l’élevage des moutons se faisait en grand et les bergers étaient nombreux. Ils se réunissaient à Virginy pour la messe de minuit. Ils partaient tous ensemble à l’église. Devant eux, les gamins tenaient, au bout de longs bâtons, « des arlequins » rouges et blancs. Ces arlequins étaient des espèces de lanternes creusées dans des betteraves ou des navets qui avaient vaguement une forme humaine et qui éclairaient la marche. Le grand attrait de la cérémonie était dans la présentation du pain bénit et dans le défilé de l’offrande. Le premier berger tenait dans ses bras un agneau nouveau-né. Tous étaient enveloppés dans leur houppelande et la houlette au pied. L’église pour l’occasion était richement décorée. Une crèche de verdure accueillait l’Enfant Jésus. Mais l’originalité de l’église provenait surtout d’une multitude de passereaux attachés par des cordelettes et qui voletaient de toutes parts. Cette cérémonie durait deux heures ! Heureusement que les femmes avaient pris la précaution de se munir de leur « couvet » garni de braises. Ces cérémonies cessèrent au XIXè siècle.

Une autre coutume très pratiquée autrefois en Argonne : la divination par les grains de blé. Le laboureur a choisi dans sa large main douze grains de blé, beaux, bien venus, que les charançons n’ont pas attaqués. Il s’agenouille dans l’âtre, devant la souche qui chauffe et illumine la grande cuisine. Il aligne les douze grains qu’il baptise des noms des douze mois. Il attend avec patience. Le froment sur la dalle chaude se torréfie, remue, il saute enfin et la position de chacun est plein d’enseignements. Les grains forment le graphique du mouvement des prix au cours de l’année. Il ne reste plus au laboureu qu’à se guider sur les maxima positifs pour faire des affaires d’or. Il paraît que cette pratique était très courante en Argonne.

Contes, légendes et vieilles coutumes de la Marne.

Dans son livre « Contes rustiques et folklore d’Argonne », publié en 1913, l’abbé Louis Lallement, alors curé de Moiremont, nous apprend quelques autres coutumes concernant Noël. Avant de commencer la veillée, on plaçait dans l’âtre une « hoche ». C’était une énorme bûche mise en réserve pour ce jour-là. Le grand-père ou la maîtresse de maison l’aspergeait d’eau bénite. Au cours de la soirée, chacun devait un tant soit peu gratter la hoche afin d’être préservé de gale pendant toute l’année. (Maintenant la bûche est toujours présente à Noël mais sous forme de gâteau). On mangeait des faveroles, on lisait quelques légendes pieuses, on jouait aux cartes, aux devinettes, au loto, « on soufflait charbon ». Ce divertissement si simple égayait toute la maisonnée. On attachait à la claie d’osier suspendue au plafond un long fil à l’extrémité duquel on fixait un charbon ardent. On formait un cercle autour de ce charbon qui se trouvait à hauteur des visages et on soufflait dessus de façon à l’envoyer au nez de son vis-à-vis. On s’amusait avec peu de chose.
Puis venait l’heure de la messe de minuit où l’on se rendait joyeux. On avait mis les plus jeunes au lit en leur assurant que Jésus descendrait par la cheminée et leur apporterait quelques gâteries. Les animaux n’étaient pas oubliés. Ils se reposaient biens sûr et ils avaient droit à une double ration de picotin.

L’année passée, un conférencier de l’IUTL (Institut universitaire du temps libre) est venu à Sainte-Ménehould nous parler des Noëls d’antan. J’étais fort intéressée et tout particulièrement lorsqu’il a parlé des Noëls en Argonne. Trois mots ont particulièrement retenu mon attention : mystères, brandons, burdins.
Dans les églises, en Argonne, mais aussi un peu partout en France, lors de la veillée de Noël, on jouait des saynèttes religieuses qu’on appelait des mystères. Les brandons ? Je les ai cherchés. J’en ai trouvé une trace dans le folklore champenois mais au sujet de mardi-gras. Un brandon est une torche faite de paille tortillée. Il est fort possible que les gens se servaient de brandons pour aller à la messe de minuit. Je ne sais pas. L’abbé Lallement parle dans son livre qu’à la veille de Noël à Sainte-Ménehould, les enfants parcouraient les rues de la ville et s’arrêtaient à la porte de toutes les épiceries en criant : Noël, Noël, ma p’tite chandelle. Ils recevaient une toute petite chandelle qu’ils s’efforçaient de tenir allumée. Coutume qui avait déjà disparu quand l’abbé a écrit son livre ! Avec les burdins j’ai eu plus de chance ! Personne ne s’en souvenait mais je les ai trouvés d’abord dans un livret du comité de folklore champenois : c’étaient des pains torses et noués qui pesaient une demi-livre. Lise Bésème-Pia, dans son livre « Noël autrefois » en parle également. Au réveil, le jour de Noël, les enfants trouvaient près de leur bol de lait chaud une sorte de petit pain au lait qui portait, selon les régions, différents noms. En Argonne c’étaient les burdins. Et ces burdins, je les ai trouvés aussi dans ce cantique en patois :

Noël de Moiremont
V’la pourtant Naoué qu’est v’nu (bis)
Chantons lu au coin d’noute fu,
Car il fait in’froide bise
On n’n’jutraime in chü à l’hus !
Abouche don, le fu Louise !

7ème couplet (il y en a 20)
J’a couüe anue au matin (bis)
J’li a fait in p’tit burdin
Qy’est aussi grous qu’une bouüre :
J’y a min in pau d’asayin :
J’n’avoüme assez d’bûre.



Et maintenant ?
Noël a peut-être un peu perdu de son caractère religieux, mais reste une fête où toute la famille se retrouve. Certains vont toujours à la messe de minuit même si elle n’a plus lieu à cette heure-là. Le sapin, la crèche trônent toujours dans les maisons. Les enfants déposent toujours leurs chaussures près de la cheminée. On mange toujours la bûche et la dinde.
Dans nos villages, les monuments et les rues s’illuminent pendant la période des fêtes. L’hôtel de vile de Sainte-Ménehould est une merveille. Beaucoup de maisons sont, elles aussi, décorées. Les marchés de Noël sont de plus en plus nombreux et connaissent un grand succès. Que dire d’autre ? Sinon souhaiter un bon Noël à tous.
Nicole Gérardot

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