Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Les liens de Marengo en Algérie avec l’Argonne.

jeudi 21 décembre 2017, par Dominique Delacour, Geneviève Lesjean, Michel Lesjean


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<span style=’margin-left:45px ;’> Les articles publiés dans ce petit journal se prolongent de temps à autre par des remarques, des encouragements mais aussi par des retours d’informations et des témoignages enfouis dans la mémoire, heureux de pouvoir un jour se raconter.
Suite aux articles des numéros 68 et 69 sur l’adoption des villages meurtris après 1914-1918, Michel Lesjean, fidèle lecteur de Reims, a réagi aussitôt. En effet la grand-mère de Geneviève, son épouse, est née le 21 novembre 1888 à Marengo en Algérie. Cette ville est située à environ 65 km à l’ouest d’Alger, à l’extrémité de la Mitidja. Depuis l’indépendance elle s’appelle Hadjout, comme à son origine, elle porte le nom d’une tribu présente dans la région.
Marengo a participé à l’aide des communes sinistrées de l’arrondissement de Sainte-Ménehould après 1914-1918 par des dons à Florent-en-Argonne.

Michel Lesjean nous a remis un dossier concernant les arrivées de personnes envoyées de France, chargées de l’organisation des travaux à réaliser suite à la conquête de l’Algérie en 1830. En effet cela concerne des membres de la famille de son épouse. Les récits et souvenirs accumulés pendant cette période, transmis de génération en génération, aboutissent à ce témoignage, unique, parmi d’autres qui peuvent se révéler fort différents. Cette famille est originaire d’Ardeuil-Montfauxelles, village au sud des Ardennes et au nord du camp de Suippes marnais.

Il est intéressant de rappeler les débuts de la présence de la France en Algérie à partir de documents de Michel Lesjean. Au début la colonisation est très loin de faire l’unanimité en France. Cependant, petit à petit, des personnes venant de métropole et de pays voisins, dont l’Espagne, commencent à aménager et à construire pour s’installer.
La colonisation débute vraiment à partir des années 1840. En effet le général Bugeaud [1] est vainqueur d’Abd-el-Kader. Ensuite, en 1848, sous la 2ème république, l’Algérie est divisée en 3 départements. La colonisation ouvrière est mise en place. Le gouvernement offre aux ouvriers parisiens de partir en Algérie où ils recevront des terres. Il y a énormément de volontaires, plus de 100 000, souvent sans emploi, avec la promesse d’un avenir prospère. Fin 1848, douze convois sur corvette à vapeur avec 12 000 migrants arrivent en Algérie où 42 colonies agricoles sont créées. La suite fut beaucoup moins réjouissante pour la plupart d’entre eux.

Maintenant Michel Lesjean va vous raconter les aventures des ancêtres de Geneviève son épouse, originaire d’Ardeuil-Montfauxelles, invités fermement à s’installer à Marengo en Algérie au début des années 1880.

Dominique Delacour


D’Ardeuil à Marengo


"Pour la région champenoise, dès 1859, des familles entières, des couples en pleine forme, ont quitté leur beau pays afin d’aménager, de construire, de cultiver la terre, d’administrer tout en peuplant le terroir algérien. Pour cela ont été recrutés des volontaires plus ou moins obligés, des opposants politiques, des prisonniers et même des bagnards astreints aux travaux les plus pénibles. Après 1871 des Lorrains et des Alsaciens sont venus de leur plein gré pour ne pas devenir Allemands.
Tous ces migrants ont contribué à construire l’Algérie, défrichant, asséchant les marécages, etc… dans des conditions très difficiles. D’autres sont venus aussi de différents pays, prenant des initiatives et réussissant plus ou moins bien à s’adapter.


Mais pourquoi des paysans d’Ardeuil-Montfauxelles ont quitté leur village ? Il faut parler d’Alfred Chanzy. Ce monsieur est né à Nouart, village près de Vouziers dans les Ardennes. Après des études à Sainte-Ménehould, il se lance dans une carrière militaire. Il est affecté dans les zouaves à Blida en Algérie puis participe à la guerre de 1870. Il entre ensuite en politique. Après d’autres fonctions il est nommé gouverneur général de l’Algérie de 1873 à 1879. C’est une des raisons du départ d’ardennais de ses connaissances, dont ceux d’Ardeuil, encouragés fermement à s’installer dans la région de Marengo avec des promesses de richesses à exploiter dans ce nouvel eldorado.
De la région champenoise il y eut cinq voyages de migrants à partir de 1859. Les ancêtres de Geneviève d’Ardeuil sont partis lors du dernier voyage au début des années 1880. Un train de péniches partant de Châlons-sur-Marne les emmena. Le voyage durait entre 1 et 2 mois en plusieurs étapes, embarquant ça et là des « volontaires » souvent désignés d’office. Ensuite la traversée de la mer se faisait dans les soutes de cargos badigeonnées de goudron. De là vient l’expression de « pieds noirs ». Voilà comment les ancêtres de Geneviève ont quitté leur cher village.
Très vite ces migrants déchantent de la nouvelle vie qui s’offre à eux. Durant un an les cinq membres de la famille d’Ardeuil seront pris en charge par l’armée française, nourriture et logement. Ensuite c’est à eux de se débrouiller avec l’attribution de deux hectares pour subvenir à leurs besoins.

Vu l’insalubrité de la région de Marengo, marécageuse, les décès se sont succédé avec les mauvaises conditions d’hygiène, de nourriture, d’eau non potable, du choléra, du paludisme et de la dysenterie. Le taux de mortalité au milieu du XIXè siècle atteint près du quart des migrants, taux d’autant plus effarant qu’il concerne une population d’âge moyen très bas.

Pour la famille d’Ardeuil, il y a eu 3 décès rapides, un retour à Ardeuil. Un seul s’est
implanté définitivement.



Voici les cinq ancêtres de Geneviève partis au début des années 1880.La liste commence par ses arrières-arrières grands-parents. On y trouve leurs noms, situation de famille à cette époque et leur destinée finale :


1 - Le père, Gautier Jean Nicolas, décédé à Marengo en 1885.
2 - La mère, Gautier Marie-Anne Olympe née Hamiot, son épouse, décédée à Marengo en 1886. Tous les deux sont morts âgés seulement d’une cinquantaine d’année.
3 - Le gendre, Vendentz François Achille, marié en 1887 à Marengo, mort en 1889 à 37 ans. Il a été clerc d’huissier.
4 - La fille, Gautier Marie-Eloïse Vitalie, son épouse en 1887 à Marengo. Veuve en 1889 à 31 ans. Elle a travaillé comme ménagère à la ferme Sauveton près de Marengo. Orpheline et veuve, elle revient à Ardeuil avec sa fille Marie-Cécile Vendentz, née à Marengo et qui est la grand-mère de Geneviève où elle se remarie en 1890 avec Dieudonné Deroche (photo ci-dessus).
5 - Le fils, Gautier Eugène, frère de Marie Eloïse Vitalie, est resté à Marengo où ses descendants sont toujours là malgré l’indépendance en 1962.

Aujourd’hui la Mitidja est devenue une région prospère, en partie grâce au travail très dur réalisé au XIXè siècle par les migrants.
Toute cette période a laissé des souvenirs contrastés mais le plus souvent douloureux.

Michel et Geneviève Lesjean


Notes

[1 Le général Appert, originaire de Saint-Remy-sur-Bussy, alors capitaine (en 1843) fait partie de l’état major de Bugeaud à ce moment là. (Voir Petit journal n°41).

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