Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Guerre 14-18 : quand les taupes se parlaient.

Texte retrouvé par Roger Bertold

dimanche 25 mars 2018, par John Jussy


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C’est une histoire qui aurait pu avoir une fin heureuse dans ces moments de détresse de la Grande Guerre. Et malgré la bonne volonté des hommes, tout va mal se terminer. Ce récit de Bernard Mazé est paru dans l’almanach du Combattant.

C’était à l’époque de la guerre des mines. Les « taupes », c’étaient ces soldats qui creusaient des galeries souterraines jusqu’aux lignes ennemies, plaçaient des charges explosives qui, en sautant, causaient la mort de nombreux soldats.
« Ma compagnie 7/2 de sapeurs est toute entière affectée à la guerre des mines écrira Bernard Mazé, et le secteur de l’Argonne est en cette année 2016 le prototype de la guerre souterraine. »
Cette compagnie va œuvrer en haut du ravin Saint-Hubert qui s’ouvre sur le bois de la Gruerie, entre La Harazée et le Four de Paris. Le soldat raconte :
« Les équipes se mettaient au travail. A gauche de la galerie principale s’ouvrait un rameau de combat. C’était sinistre, ce trou de soixante centimètres sur quatre-vingts dans lequel on ne pouvait se glisser qu’en rampant sur les coudes. Et cet effrayant boyau faisait une trentaine de mètres de longueur… Un Ch’timi terminait à grands coups de pic une assez vaste chambre qui devait un jour prochain être bourrée d’explosifs. »

Les Français creusaient, les Allemands creusaient aussi. Ce qui fait que les taupes françaises entendaient les coups de pioche des taupes allemandes et vice-versa… mais il arrivait aussi que les taupes se parlaient en frappant sur les bois.
« Nous descendions dans S-3. Sitôt en bas, l’un de nous, avec une grosse masse de forgeron, frappait trois coups à toute puissance contre un montant du châssis. Le cœur battant nous attendions : un, deux, trois coups nous répondaient d’on ne sait où à travers la roche d’Argonne. C’était Fritz qui accusait réception et cela voulait dire : »Ne vous en faites pas les gars, nous travaillons nous aussi, ce ne sera pas pour aujourd’hui."

Déjà dans un documentaire diffusé à la télévision sur la butte de Vauquois, le commentaire expliquait que vers la fin les soldats s’arrangeaient pour faire sauter les mines le matin, de telle sorte que les tranchées pouvaient être évacuées. Et malgré les mines qui sautaient et les poilus tués, les « dialogues » continuaient.

Le 13 décembre, une mine va être prête : six tonnes d’explosif ont été entassées dans S5, il est prévu que, profitant de la diversion causée par l’explosion, trois détachements de fantassins vont procéder à un coup de main et essayer de ramener des prisonniers.

L’explosion est prévue à 3 heures. On bombarde, les crapouillots entrent en action, l’artillerie tape sur les arrières. A 20 mètres sous terre les Allemands bavardent. Le sergent Déré se lève et descend le puits d’accès, s’avance le plus loin possible et dans la salle de bourrage, avec la grosse masse, il tape et tape sur le châssis. Les Allemands perçoivent les coups, font silence, s’exclament puis frappent à leur tour. Les Allemands n’ont pas compris…

Alors Déré tape encore et encore, et les Allemands rigolent de plus en plus et tapent aussi. Pourtant les bombardements en surface devraient attirer leur attention. Mais l’heure passe et il va falloir faire sauter la mine.
Bernard Mazé écrit encore : « Ainsi il va falloir tuer ces pauvres types… Le petit à la voix de fille rit toujours ; sa maman doit être encore jeune, comme elle va pleurer… Et les autres, peut-être ont-ils des gosses, une femme… »

À 3h moins 2, Bernard Mazé prend la ficelle ; à 3h, il faut tirer, et le poilu hésite. Mais les fantassins vont sortir, il faut tirer. Et le poilu tire sur la ficelle qui fait sauter la mine.
Le lendemain un billet est lancé des lignes allemandes : avec l’explosion de la mine, dix-sept soldats ont été tués.

Étrange histoire : cela nous rappelle les mutineries de poilus, les refus de monter au front durement réprimés, quand des soldats n’ont pas envie de tuer des hommes qui, comme eux, n’ont qu’une hâte : rentrer chez eux et retrouver femmes et enfants. Que se serait-il passé si les officiers, certains officiers, avaient eu connaissance des « dialogues de taupes » ?
Et Bernard Mazé de conclure : « C’est tellement stupide la guerre ».

J’ai voulu sortir de l’oubli une histoire incroyable, une histoire d’hommes, une histoire qui dit que la guerre pourrait ne jamais exister.

John Jussy
Texte retrouvé par Roger Bertold

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