Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Ils ont écrit sur l’Argonne : Jean Dutourd

samedi 19 janvier 2019, par Monique Parmentier-Speck


Enregistrer au format PDF :Version Pdf


Version imprimable de cet article Version imprimable **



Monique Parmentier, conférencière et membre du Petit Journal, a trouvé quelques pages où il est question de Menou dans un livre de Jean Dutourd.
Jean Dutourd, né à Paris en 1920, sera élu à l’Académie Française en 1978. Il est connu pour ses nombreux livres et essais (Au bon beurre, Les taxis de la Marne) et également pour sa participation à l’émission « Les Grosses têtes » sur RTL.

Dans son livre « Jeannot, mémoires d’un enfant » il raconte son arrivée à Sainte-Ménehould. Son père, officier de réserve, devait passer quelques jours au Quartier Valmy ; à l’époque ce quartier était encore une caserne.
"Aux vacances de Pâques de 1929, mon père, qui ne se séparait jamais de moi, m’emmena pendant quinze jours à Sainte-Ménehould, ville de garnison renommée dans l’art d’accommoder le pied de cochon, où ses devoirs de soldat-citoyen l’appelaient. À cette époque, les officiers de réserve étaient astreints périodiquement à passer quelques jours ou quelques semaines sous les drapeaux dans des intentions que je n’ai jamais pu élucider de façon satisfaisante.

Pour je ne sais quelle raison, nous nous arrêtâmes dans une ville du parcours, Vitry-le-François à ce qu’il me semble. Peut-être fallait-il donner du repos à la de Dion qui avait tendance à « chauffer » quand on la surmenait… A Sainte-Ménehould nous descendîmes dans un hôtel renommé pour sa spécialité de pieds de porc, et dont je crois qu’il avait pour enseigne le nom du propriétaire : hôtel Hersant. Du moins c’est sous cette appellation qu’il était connu dans la région et j’oserai presque dire célèbre. M. Hersant avait l’air rêveur et mélancolique qu’ont assez souvent les chefs cuisiniers, ai-je remarqué. Cet Hamlet en veste blanche se promenait silencieusement dans l’hôtel, jetant des regards tristes sur son personnel et ses clients. Quelquefois, après les repas, il se montrait à la salle à manger où, comme un suzerain accepte l’hommage qui lui est dû, il recueillait les compliments des dîneurs sur l’excellence de ses pieds de cochon. Mais ces louanges lui faisaient-elles seulement plaisir ? Il les avait trop entendues, sans doute, depuis des années qu’il était hôtelier et, si l’on en croyait son expression, elles ne chatouillaient plus aucune vanité en lui. Peut-être qu’une étoile supplémentaire dans le guide Michelin l’aurait tiré un moment de sa morosité, mais ce n’est pas sûr.
La caserne de Sainte-Ménehould, me semble-t-il, était située à l’écart de la ville sur une hauteur. Elle abritait un régiment colonial composé d’Annamites. En tant qu’officier, mon père se vit attribuer une ordonnance qui était un homunculte jaune, guilleret, gazouillant un sabir franco-indochinois et d’une complaisance sans bornes.
Jean Dutourd garde un bon souvenir de cette période et eut même un ami, le fils Desingly. Desingly, le père avait un magasin de vélos rue Chanzy.
" Mon séjour à Sainte-Ménehould constitue une période particulièrement riche de mon enfance. Bien qu’il n’ait duré que deux semaines, j’ai l’impression d’être resté là-bas plusieurs mois. J’eus même le temps de m’y faire un ami de mon âge, qui était le fils du marchand de bicyclette, nommé Desingly. Je ne sais comment nous nous connûmes, mais nous devînmes assez intimes pour qu’il m’arrivât de déjeuner chez lui. Je crois que ma distinction naturelle fit de l’effet sur le fils Desingly, car je sentis chez lui, en dépit de son caractère aventureux et mutin, une espèce de vague respect ou de subordination, qui m’attacha à lui.

Jean Dutourd ne donne pas le prénom du fils Desingly, était-ce Yvan ou Marc ? Cependant on peut comprendre qu’il s’agit d’Yvan quand, quelques pages plus loin, l’auteur parle d’une « célébrité locale » !
"Au fond, la personne que j’eus le plus de regret de quitter fut mon ami Desingly dont je m’étais fait un solide camarade et qui me plaisait dans la mesure où il était toujours prêt à faire des bêtises ; il avait été, pour moi, une sorte de guide ou de drogman dans l’univers provincial et donc assez secret de Sainte-Ménehould. Je crois que lui aussi fut fâché de mon départ, sans que je pusse démêler si c’était amitié, admiration ou contrariété de perdre un ami qui lui faisait honneur par sa distinction que la famille Desingly n’était pas loin de considérer comme surhumaine. Nous nous jurâmes de nous revoir et nous ne nous revîmes jamais. Cependant j’entendis parler de lui, par-ci par-là, au cours de ma vie, et la dernière fois remonte à trois ou quatre ans seulement. Apparemment la vieillesse ne lui a rien enlevé de son énergie. Il est devenu une célébrité locale et, d’après ce que j’ai compris, il trouve encore dans sa tête des idées qui étonnent ses concitoyens au point qu’on en parle dans les journaux de la Champagne et des Ardennes.



Mais Jean Dutourd ne pouvait pas passer à Menou sans parler du pied de cochon :
« Cette amitié dont j’avais été l’organisateur culmina lorsque mon père fit sa période militaire à Sainte-Ménehould. Raoul, ou plutôt »Deprez" comme nous disions à la mode du temps, nous proposa de nous rejoindre là-bas pendant quelques jours, pour le plaisir, pour l’amitié, pour l’amour de Charlie dont j’étais le meilleur copain et pour goûter les célèbres pieds de cochon de M. Hersant.

Il faut quand même que j’en fasse l’aveu à l’inverse de Raoul Deprez-Crassier, je n’éprouvais aucun goût pour les illustres pieds de cochon de M. Hersant.
A la vérité, je les trouvais immangeables. Je crois que leur originalité consistait dans le fait qu’ils cuisaient pendant deux jours ; cela produisait une bouillie gélatineuse dont j’étais écœuré rien qu’en la voyant dans mon assiette. Ayant autant qu’il se peut la politesse des enfants, je ne révélai mon secret à âme qui vive. Je poussai même la délicatesse jusqu’à manger deux ou trois fois l’infâme spécialité ménéhildienne avec toutes les marques de la gourmandise comblée. J’ai bien d’autres exemples de cette politesse qui, j’ose le dire, a empoisonné mon enfance et dont, hélas ! j’ai gardé quelques traces, comme un microbe endormi et qui se réveille parfois quand je m’y attends le moins.

A lire « Jeannot, mémoires d’un enfant » de Jean Dutourd. Ed Plon 2000 et France-Loisirs 2001. Disponible à la Bouquinerie de l’Argonne à Hans.

Répondre à cet article


-Nombre de fois où cet article a été vu -
- -