Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

La Champagne pouilleuse se dévoile

jeudi 27 juin 2019, par Dominique Delacour


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Suite au texte paru dans le numéro 82, « Le laboureur champenois », écrit à la fin du 19ème siècle, probablement par un paysan de la Champagne dite pouilleuse, nous allons essayer d’y voir un peu plus clair et au final analyser le contenu de ces vers.
Les articles du « Petit journal de Ste-Ménehould et ses Voisins d’Argonne » concernent essentiellement les 3 cantons de l’arrondissement de Menou. Or ces cantons, tous axés est-ouest ont la particularité de se trouver sur 3 natures de sol différentes.
À l’est l’Argonne est surtout boisée avec des terres lourdes dont certaines, le long de l’Aisne, sont vouées à la prairie permanente.
Au centre c’est le Vallage, zone intermédiaire appelée aussi Champagne humide, aux terres peu perméables de plus en plus tournées vers la culture céréalière après l’avoir été également vers l’élevage.
À l’ouest, c’est la Champagne crayeuse appelée autrefois pouilleuse aux terres calcaires reposant sur la craie résultant de l’apport de fossiles marins d’une mer de l’ère secondaire établie pendant des millions d’années.

Intéressons-nous à cette Champagne habitée et cultivée déjà avant les Gaulois grâce à ses terres légères et peu boisées donc faciles à mettre en culture. Un article de l’historien Roger Dion datant de 1961, très intéressant et novateur pour l’époque : « Le bon et beau pays nommé Champagne pouilleuse » nous renseigne sur son évolution au fil du temps. Ces écrits n’ont jamais été démentis et servent de bases aux écrits ultérieurs sur ce sujet.
Le terme de « pouilleuse » a eu différentes interprétations : soit venant du « pouillot », plante des terres calcaires, soit ayant un rapport avec les « pierres pouilleuses » et plusieurs autres hypothèses, aucune ne faisant l’unanimité. Ce terme à consonnance péjorative n’a été joint au mot Champagne qu’à partir du 18ème siècle.

Au moyen-âge, la Champagne crayeuse est appelée « propre et nourricière de la ville de Paris » et recueille surtout des remarques positives. Cette Champagne encensée au moyen-âge, s’est appauvrie ensuite. Pourquoi ? Plusieurs raisons à cela. Intéressons-nous aux plus importantes : la Champagne, zone frontière avec l’Empire germanique et la Lorraine depuis 843 et le traité de Verdun, et cela pendant plus de 800 ans, a beaucoup souffert des nombreux conflits. La zone est facile à traverser, donc à piller. Les guerres se sont succédées surtout à partir de la guerre de cent ans, puis les guerres de religion, la fronde et les nombreux conflits sous Louis XIV, pour ne citer que les plus importantes pour notre région.

La Champagne crayeuse a été particulièrement affectée, lieux isolés détruits et quelques villages rayés de la carte. Pendant des périodes plus ou moins longues, les terres ont été laissées à l’abandon et l’élevage particulièrement pénalisé. Les terres calcaires de Champagne, naturellement pauvres, amendées grâce à l’élevage, dont les moutons, ont subi la rupture du cycle vital pour elles : culture, élevage, fumier, base de son fonctionnement.

Pendant les conflits, le Vallage et l’Argonne, boisées et aux terres fortes s’en tirent un peu mieux. Les habitants, mais aussi le bétail, peuvent se cacher et leurs terres moins pauvres supportent mieux les ruptures d’amendements. Par contre en Champagne, presqu’entièrement nue à l’époque, les habitants sont contraints à creuser des souterrains pour se cacher à chaque incursion de troupes ennemies venues piller et détruire mais également au passage des troupes amies « livrées à elles-mêmes » et « s’approvisionnant » pour survivre.

Ces souterrains dits « refuges » sont nombreux en Champagne crayeuse. Ils sont petits, aménagés pour un séjour très court avec peu de possibilités de stocks de survie et inaccessibles au gros bétail alors livré à lui-même dans la nature pendant les pillages, cela entraînant beaucoup de pertes. À Auve, je connais l’emplacement de 8 d’entre eux. Il y en a d’autres. Pourquoi sont-ils faits pour 1 ou 2 familles : on n’ose pas imaginer un souterrain avec une centaine de personnes découvert par l’ennemi…

Le pic de la pauvreté en Champagne pouilleuse semble être atteint à la Révolution. C’est la période où tous les facteurs négatifs s’additionnent. Un exemple : les rares espaces boisés, indispensables pour se chauffer appartiennent aux seigneurs pour chasser. Les habitants sont obligés de s’approvisionner en Argonne. Ils vont même jusqu’à utiliser les éteules des céréales moissonnées pour se chauffer. Cela prive le sol, déjà très pauvre, d’un peu de nourriture à sa disposition. La pauvreté engendre la pauvreté.

Le 19ème siècle va progressivement redonner espoir à la Champagne. Dès cette époque, des personnes d’autres régions, venues y séjourner, notamment durant leur service militaire, ont vite repéré ses atouts concernant la légèreté du sol, ayant des coûts faibles d’exploitation en matériel et nécessitant un nombre restreint de chevaux pour travailler la terre, etc. Ils ont surtout remarqué les capacités d’un sol très perméable et celle du sous-sol. En effet la craie est une immense éponge retenant l’eau, capable d’alimenter les racines des plantes lorsqu’elles l’ont atteint. En été, lors de chaleur et sécheresse, on remarque des plantes en pleine forme alors que dans les zones au sous-sol grèveux ou argileux, elles souffrent. À cette époque, il y a cependant un problème mal maîtrisé : la capillarité. Les terres légères ont besoin d’être tassées pour faire profiter l’humidité aux semis. L’arrivée des croskills, roules très lourds et autres matériels au 20ème siècle a contribué à résoudre ce problème.

Malgré les progrès constants, la Champagne continue à être raillée aux 19e siècle et pendant la première moitié du 20è. par des personnes, y compris des historiens de renom, se contentant de reprendre des récits antérieurs en y ajoutant leur appréciation personnelle pour se distinguer. Par contre d’autres personnes vont sur le terrain, découvrent les atouts et faiblesses de cette Champagne, suivent l’évolution de l’agriculture et rétablissent la vérité. Par exemple, il faut savoir que la végétation en terre calcaire n’est pas spectaculaire, spécialement au printemps car la terre blanche se réchauffe lentement. Encore actuellement on entend dire « Ça pousse pas fort dans les blancs ». C’est exact mais revenez en plein été, vous aurez compris ! Un historien traversant la région sans chercher à en savoir plus est forcément « bluffé » lui aussi car l’aspect à ce moment-là ne reflète pas toujours la réalité finale.
On peut ajouter que des fermes libres, suite à la guerre 14-18, ont été reprises par des Belges surtout en Vallage et en Argonne. Les prairies et l’élevage qu’ils pratiquent dans leur pays en sont la raison essentielle. Mais l’aspect des paysages et de la végétation, l’image négative de la Champagne crayeuse à cette époque ne les ont pas encouragés à s’installer dans cette région.
Revenons au texte écrit à la fin du 19ème siècle, trouvé à Verrières. L’auteur de ces vers a mis le doigt sur les principaux atouts de cette Champagne : la légèreté d’un sol facile à travailler, donc peu onéreux et surtout, on peut insister, sur le sous-sol merveilleux qui règle les problèmes d’eau, l’absorbe, la stocke dans la craie puis dans la nappe phréatique. Le drainage et l’irrigation sont inconnus ici, sauf pour quelques cultures spéciales. L’auteur a insisté sur la pauvreté naturelle du sol en notant « il vaut mieux commencer à amender avant de chercher à agrandir son bien coûte que coûte ». La sagesse dite « paysanne » vient tout simplement de s’exprimer dans ce cas particulier et à cette époque. En analysant ces vers, on voit que l’auteur a anticipé par écrit ce qui se passe actuellement.
Aujourd’hui la Champagne s’appelle « crayeuse » ou « sèche ». On vient de voir ses atouts à propos des problèmes liés à l’eau. Cependant regardez les implantations des villages : ils se serrent les uns contre les autres, le long des rivières, l’Auve, la Bionne, la Tourbe, l’Yèvre, laissant de grands espaces entre elles avec quelques habitats isolés, moins nombreux que par le passé. Mais elle a aussi un problème d’eau. Ici la terre est perméable, c’est un avantage devenant un inconvénient pour maintenir l’eau en surface. Elle ne peut pas être perméable et imperméable à la fois ! Donc l’eau est présente mais il faut aller la chercher dans la nappe phréatique. Pour les besoins humains plus modestes, c’est relativement facile. Mais pour les besoins des animaux, c’est plus compliqué. Pour cela, dans les villages, autrefois, des points d’eau appelés abreuvoirs ont été creusés le long des rivières. Certains villages champenois ont ainsi une rue dite « de l’abreuvoir » et on remarque encore souvent l’ancien emplacement. Il y a pourtant un étang à Saint-Mard-sur-Auve au sous-sol crayeux. Il se trouve tout simplement au niveau de la nappe phréatique.
Suite aux vers du « Laboureur champenois » je viens de vous parler des atouts mais aussi des faiblesses de la zone champenoise. Bien entendu elle a ses voisins, le Vallage et l’Argonne. En définitive je pense que, pour mieux se comprendre entre voisins, il est toujours bon de se raconter. Les relations actuelles et futures ont tout à y gagner.
Dominique Delacour

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