Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Les maisons de garde-barrière

dimanche 29 mars 2020, par Nicole Gérardot


Enregistrer au format PDF :Version Pdf


Version imprimable de cet article Version imprimable **



100 ans séparent ces 2 photos

Plus de moutons, plus de trains… Mais la maison de la garde-barrière a été rénovée et
agrandie pour le bien-être de Mme Heuls



En feuilletant un vieil album, j’ai trouvé une carte postale de la gare de Villers-Daucourt et la photo de la maison de garde-barrière attenante. Cette maison est toujours la même. Elle est située sur la route de Villers-en-Argonne à Braux-Saint-Remy. Seul changement : sur la photo ancienne on peut lire : « 65 » et maintenant c’est écrit « 125 ». Pourquoi ce changement ? Personne n’a pu me l’expliquer.


C’est en retrouvant ces photos que m’est venue l’idée de chercher ce que ces maisons étaient devenues après la fermeture de la ligne.
Ces maisons de garde-barrière se trouvaient à chaque croisement d’une route et d’une voie de chemin de fer. Elles étaient donc nombreuses, toutes construites sur le même modèle et très modestes : une grande cuisine qui occupait tout le rez-de-chaussée, une cave, deux chambres à l’étage, un grenier et une petite remise à l’extérieur. Pas d’électricité, pas de salle de bain et pas de WC à l’intérieur.
Le travail consistait à fermer les barrières à chaque passage de train, soit en les poussant, soit en les baissant et en les montant à l’aide d’une manivelle. Ce travail était presque toujours attribué aux femmes d’employés de chemin de fer ou à des veuves. C’était pénible et cela demandait une présence constante.
Quand les lignes de chemin de fer ont été supprimées, les maisons ont été vendues. Certaines ont trouvé acheteurs, ont été restaurées, agrandies et sont devenues de coquets pavillons, d’autres ont été démolies ou sont en ruines, à l’abandon.

La maison de garde-barrière sur la route entre Villers et Braux-Sy-Remy était située sur la ligne Amagne-Revigny (ligne 6) qui fut construite entre 1882 et 1886. Elle était longue de 106 km et reliait l’Argonne-nord et l’Argonne-sud. Elle permettait l’accès à de nombreuses entreprises métallurgiques existantes au XIXe siècle dans la région de St-Dizier, Wassy et Joinville. Elle était également empruntée par les habitants des campagnes tout spécialement pour venir à Sainte-Ménehould les jours de marché et de foires. C’est pour cette raison que fut construite la gare de Guise.
La ligne Metz-Châlons-sur-Marne (ligne 4) qui traversait l’Argonne d’est en ouest avait été créée à la fin des années 1860. Elle avait un trafic plus important que la ligne 6. Sur celle-ci passaient tout de même des trains de marchandises (15 ?) transportant du charbon, du minerai de fer pour les régions de St-Dizier, des bois de mines et des grumes provenant de nos forêts, des tuiles et des briques de Passavant. Les trains réguliers assuraient le transport des voyageurs.

Non loin des combats de la première guerre mondiale, la gare de Sainte-Ménehould prit une grande importance. En 1916, la tête de la ligne 6 était la gare de Villers-Daucourt où fut construit un hôpital militaire pour l’évacuation des blessés venus surtout du front de Verdun.
Après la guerre 14-18, le rôle stratégique de Sainte-Ménehould se termina mais le trafic resta important sur la ligne 6. Il fallait reconstruire les villages détruits. À l’époque, tous les produits indispensables à l’économie, les colis, arrivaient par le train et les gens l’utilisaient pour se déplacer. À partir de 1934, le trafic des voyageurs et des marchandises fut considérablement réduit. Pendant la deuxième guerre mondiale, la ligne 6 Amagne-Revigny formait la limite entre la zone occupée et la zone interdite. Le 14 mai 1940 des combats aériens eurent lieu au-dessus de la gare de Villers-Daucourt. La ligne 6 cessa d’exister après avoir duré 90 ans. Elle fut fermée au trafic voyageur en 1969, puis au trafic marchandises en 1971.

Après avoir retrouvé cette vieille photo, je me suis amusée à suivre un tronçon de la ligne 6 de la Neuville-au-Pont à Givry pour retrouver les maisons de garde-barrière. La gare de La Neuville-au-Pont a été transformée. Elle est devenue une jolie maison d’habitation. A Sainte-Ménehould, la gare de Guise a été rachetée, doit être rénovée et devenir un gîte. A Verrières, l’une est abandonnée, l’autre est habitée. La gare de Villers-Daucourt a été restaurée. Elle appartient à des Belges. J’ai retrouvé celle qui porte le n°67 sur la route de Givry. A La Neuville-aux-Bois, il y avait une halte (station secondaire où le train prenait des voyageurs mais pas de marchandises) toujours habitée, puis la gare de Givry. Au Chatelier, j’ai découvert une maison recouverte de lierre et qui menace ruine. Puis j’ai abandonné mes recherches. En frappant à la porte de l’ancienne halte de Vieil Dampierre pour demander l’autorisation de photographier la maison, j’ai été reçue par une charmante dame de 91 ans qui m’a fait entrer et m’a raconté sa vie :
"Je suis née en 1928 et j’avais deux ans quand mon père est décédé. Il était garde-freins. Étant femme de cheminot, ma mère obtint (au bout de deux ans) un poste de garde-barrière. Pour elle c’était la sécurité. Mais la vie était rude. On tirait l’eau du puits, on s’éclairait à la lampe à pétrole. Le travail ne manquait pas. Les barrières étaient toujours fermées et ma mère les ouvrait à la demande. Elle vendait aussi les billets, enregistrait les bagages. Il y avait 6 ou 7 trains de voyageurs l’hiver, 8 l’été, plus les trains de marchandises qui ne s’arrêtaient pas. Ma mère recevait aussi les colis et les médicaments. Il y avait une énorme boîte aux lettres, c’est elle qui relevait le courrier.
Pour éclairer la gare, ma mère avait des lampes à pétrole : 3 pour le quai et la marquise, 1 à la sortie, 1 pour l’horloge et 1 à chacune des barrières. Ces lampes, il fallait les nettoyer toutes les semaines et les remplir. Ce sont les Allemands qui, en 1940, ont électrifié la gare".
Mme Heuls se souvient aussi de la guérite installée tout près de la barrière et de la sentinelle allemande qui surveillait la ligne de démarcation.
« J’ai donc grandi à la halte de Vieil Dampierre. À 14 ans, j’ai été placée, puis j’ai travaillé à la fromagerie Dessouter à Noyer-le-Val. Je me suis mariée et j’ai suivi mon mari en Moselle. A la vente des maisons de garde-barrière, ma mère l’a achetée et moi j’y suis revenu, avec mon mari, à la retraite ».

J’ai parlé aussi avec une dame qui, elle, se souvient bien de la gare de Villers-Daucourt :
"Quand on voulait aller à Menou, on avait deux kilomètres à faire à pied pour arriver à la gare. On prenait le train ? Je me souviens, les banquettes étaient en bois, elles étaient dures ! Ça n’était pas comme aujourd’hui ! J’aurais vraiment aimé faire un voyage en TGV !!!
Mais vous savez la gare de Villers-Daucourt était très animée car en plus des voyageurs, il y avait les trains de marchandises. Ils transportaient des grumes, des bois de mines, des betteraves, des céréales, des fruits. Il y en avait du monde ! Le chef de gare s’appelait Hyppolyte Jesson, mais tout le monde l’appelait « l’Polyte ».
À côté de la gare, il y avait un café et, une fois par an, le propriétaire organisait une fête. Les jeunes venaient, à pied, de tous les villages environnants. Il y avait aussi un manège, un pousse-pousse, des balançoires, un tir, une confiserie et même un marchand de glaces. C’était la seule fois que j’en mangeais de l’année !"


Dans les années 1960, pour rentrer à Reims, les lycéens devaient prendre le train à la gare de Guise, le dimanche après-midi et allaient jusqu’à Amagne, puis ensuite prendre le Luxembourg-Lyon. C’était un véritable périple !
Quand ils connaissaient les gardes-barrières, les chauffeurs de train déversaient trois ou quatre pelletées de charbon sur le ballast. Cela aidait la garde-barrière à se chauffer.
Dans la région, les petits trains de marchandises qui s’arrêtaient à toutes les gares étaient appelés « des chiffonniers ».
On ne peut plus chanter « le p’tit train qui va dans la campagne, le p’tit train s’en va de bon matin » d’André Clavaux, car maintenant seuls les TGV passent dans notre campagne à grande vitesse.



Le serre-frein ou garde-frein est un cheminot dont la fonction était, à l’origine, de serrer et de desserrer les freins de son train sous les ordres du mécanicien de la locomotive. Quelques voitures ou wagons étaient munis de vigie serre-frein. Les gardes-frein étaient juchés dans ces vigies, de jour comme de nuit et par tous les temps. Il n’était pas rare que les gardes-frein tombent à la suite d’insolation ou transi de froid. Les accidents étaient nombreux. Par la suite, les wagons furent équipés de freins Westinghouse du nom de son inventeur (internet, métiers anciens).





J’ai trouvé mes informations dans un bulletin municipal des années 80 et dans un « Sainte-Ménehould Magazine » de 1996, n’étant pas du tout spécialiste des chemins de fer. En 2008, dans notre revue, Mme Cappy avait écrit un article « Métier d’hier : garde-barrière » où Mme Magot-Olinger racontait son enfance passée dans une maison de garde-barrière. Toujours dans notre revue, en 2014, Jacky Jean-Baptiste, fils de cheminot, écrivait : « Le chemin de fer à Menou en 1887 ».
Nicole Gérardot


Les voyages en train : En route pour Paris


On est en 1900. Trois habitants de Florent prennent le train à la gare de Sainte-Ménehould pour se rendre à Paris.


Narcisse : Dépèche’tu, assîte tout là, v’la qu’ça démarre.

Fernand : C’est qu’ça ié dur, c’te banquette la, on est da les troisième, j’aurons du panre des prumière.

Bastien : Oh ! r’béyez don : c’est à ti, mou pouve Narcisse, tourtout ces victuailles-là ?

Fernand : T’arous bié du mette tes paniers aux bagages.

Narcisse : Pa des fois si on m’les purnait ?

Fernand : T’les prendre ? Qui don qu’a vourait ?

Narcisse : Gni d’quoi là dans : Gni ïn gâteau, des doreës [1] qu’avont resté d’la fête, deux gaumichons [2]et puis de grouseilles.

Bastien : Quoi quu’t’ferai du tourtout cela ?

Narcisse : C’est pour nout Zélie. Urbéye (regarde), les feîves qu’avons poussii da noute jardin.

Bastien : Pou d’la belle denrée, c’est d’la belle denrée. I fauri quu tu m’doonne un pou d’la soumace.

Fernand : Mais ça r’mue là d’da ; gni aute chose quu tu n’dime : ça iest blanc.

Narcisse : C’est ïn lapin russe.

Fernand : In lapin russe ! t’va don inviter l’Président d’la République et les Minisses ?

Bastien : Tii, nous v’la déjà à Valmy !

Fernand : Dis, Narcisse, on dit qu’tou bée père va mouri !

Narcisse : Oh ! i n’frime de vieux os !

Fernand : T’aura d’quoi après lu.

Bastien : Vu-tu quu j’tu disie ? A arrêtant la succession, t’nous payerai taloure ïn verre du vin, ti. J’étringle de soif, mi.

Narcisse : Et ti, monture don c’qui gni dans ta carnassière.

Bastien : Elle est mou raflaquée , i n’doime y avoir grand iaque (grand-chose).

Fernand : Gni en tout et pour tout une piot’ noquette d’froumage et des tartines, et puis une piotte goutte pou n’mi mouri d’soif.

Narcisse : Mi, j’a va compter mes sous et j’prendrai garde de n’mi m’faire voler da c’tu Paris là. Gni un tas d’loqueteux qui sont toujou accroché après vous.

Bastien : mi, faudrait qu’jallie voir noute député. I m’counait bié.

Fernand : Tais-tu don, dis, bougre de halda. Les députés ça iest dans les palais. Is’fout bié ti. C’est pou y aller quu t’ai mis ton bée paltiau.

Narcisse : Et ta chaîne à tou gilet ?

Bastien : Allons, taisève tourtous : j’m’enva fair un piot roupillon. Quand on arrivri, i s’agit d’voir à ses agobilles et de n’mi s’emmêler dans les paniers.

Fernand : Et puison s’r’trouvri pour s’arnaller ensemble.

Notes

[1- Des doreës, ce sont des tartes

[2 - Des gaumichons, ce sont des pommes cuites dans la pâte.

Répondre à cet article


-Nombre de fois où cet article a été vu -
- -