Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Augustin Tollitte, soldat de l’Empereur, suite et fin

mardi 24 mars 2020


Enregistrer au format PDF :Version Pdf


Version imprimable de cet article Version imprimable **



Après avoir parcouru l’Europe et participé aux guerres de Napoléon, Augustin revient dans son village. Suite à la défaite de Waterloo, son régiment a été dissous et il va redevenir paysan, sans oublier son Empereur…

À Charmontois-sur-Aisne, il retrouva son père Jean-François l’aîné, bien fatigué, et la ferme qui s’était agrandie depuis son départ. Comme si rien ne s’était passé, il reprit son travail de journalier au service cette fois, de son frère Jean-François le jeune, puis, plus tard, au service de son neveu Claude qui sera, lui aussi, un bon laboureur.
La vie continua, au rythme des saisons : l’hiver, en dehors du long battage au fléau, l’essartage [1] dans les forêts, pour le provision de bois et de fagots ; au printemps, les labours avec deux chevaux, car la glèbe d’Argonne est toujours aussi lourde ; les semailles à la volée au temps des alouettes, le semis du chanvre comme à Eylau ; en été le fauchage des foins et du froment, du seigle et de l’avoine, à la faux ; puis l’automne, les récoltes de fruits, de pommes de terre… comme en Prusse…
Parfois, appuyé sur les mancherons de l’araire [2], il se prenait à rêver… Les jours et les années passaient ainsi, sans hâte et sans gloire, dans le cadre du labeur quotidien. Un colporteur, revenant de la ville, lui apprit la mort de Napoléon, le petit caporal, prisonnier des Anglais… loin là-bas sur un rocher… à Sainte-Hélène… Une grosse larme coula sur ses joues burinées dans son ample moustache. Plus tard, le retour des cendres de son Empereur ne put l’émouvoir car il était prisonnier de ces nouveaux rois qui ne lui disaient rien qui vaille. Jean-François, son frère, avait acheté le premier gros livre de la famille : une charte de 1830. Il paraît que les Louis XVIII et Charles X assuraient le respect du droit de la propriété des laboureurs. On allait voir ! Mais il lui tardait de consulter à son tour le notaire de Triaucourt.

Oh ! Bien sûr, il avait encore « bon pied, bon œil » mais il fallait prévoir. Claude, son neveu, venait de prendre épouse, un bien beau parti. Pensez donc, une dot de six cents francs, une belle armoire, une vache et des bijoux comme les belles dames de la ville ou celles de la cour d’Autriche ! Elle allait lui donner un fils en 1832, qui bientôt viendrait jouer au soldat de l’Empereur avec son grand-oncle. Le 19 novembre 1831, Augustin, par devant Maître Dorin, notaire à Triaucourt, avait fait donation à Claude de tous les biens de sa ferme, moyennant une rente annuelle de 120 francs payable en 4 termes égaux.
Ainsi Claude doublait-il le patrimoine qui passait de onze hectares cinq ares à vingt- deux hectares et demi. Mais Augustin se sentant vieillir et voyant venir les soixante-cinq bien sonnés fit rédiger par le notaire en 1837, un nouvel acte transformant cette donation en rente entretien. Claude laisse à Augustin la jouissance d’une partie de la maison des ancêtres comprenant une chambre avec une grande cheminée, un débarras en arrière pour le bois et les fagots, une cave en dessous, un poulailler, un jardin avec un petit verger d’arbres fruitiers. Claude enfin, s’engage à nourrir Augustin sa vie durant, « le chauffer, le blanchir, en un mot l’entretenir de tout ce qui sera nécessaire, de le traiter en santé comme en maladie, de la manière qu’un père ferait pour son enfant ». Il est arrêté que ledit Augustin Tollitte (66 ans), actuellement célibataire, venant par la suite à contracter mariage, ne pourra prétendre que la femme qu’il épousera, vienne loger avec lui chez le sieur Claude Tollitte. Il sera tenu, ainsi qu’il s’y oblige, à prendre logement où bon lui semblera… le surplus de cette pension continuera à lui être versé… ou bien « il sera traité autrement de gré à gré entre les parties… »

Le vieux grognard Augustin assurait l’avenir sans réserve à ce bon petit Claude ! Le droit héréditaire paysan qu’une république assura, qu’un Empereur protégea, ne pouvait plus être remis en cause par des rois au trône chancelant comme un vieux fauteuil. Augustin vit passer le temps d’une deuxième république. Il n’eut pas confiance. Sur une pièce il vit, gravée, une femme trop belle : c’est bien connu, cela ne peut durer. Il ne se réjouit pas trop de voir Louis-Napoléon Bonaparte à la tête du pays mais il le plébiscita tout de même… pour son nom…
Le 17 août 1857, Joly Camuset, le maire, convoqua tous les anciens qui avaient servi dans les armées de la république et de l’Empire. Malgré leur grand âge, leur mémoire ne faillit pas et ils eurent le plaisir de se dire encore une fois leurs états de service. Quelque temps plus tard, le neveu de l’Empereur [3] leur attribua, à chacun, la médaille de Sainte-Hélène. A l’avers de cette médaille, le portrait de l’Empereur et au revers la dernière pensée pour ses soldats :
« À mes compagnons de gloire, sa dernière pensée » Sainte-Hélène, 5 mai 1821.
Chaque jour, il se voyait courber davantage et il lui faisait peine d’aller quérir son bois et le fagot dans le bûcher tout proche de la grande cheminée. Un soir, il se sentit bien las… Ah oui ! Ce midi, Claude lui avait apporté la soupe au lard quotidienne et il y avait à peine touché. Pourtant, à la tombée de la nuit, un regain de force lui vint. Il empila les brindilles de fagot et d’une togearde soufrée il y mit le feu. Un jet de lumière emplit la pièce d’une clarté dansante. Augustin se cala sur la vieille chaise brinquebalante et il commença à s’assoupir.


Tout à coup, il lui sembla que la statue, un Napoléon de plâtre, posée sur la vieille cheminée, s’animait. Dans une vision sublime, au milieu des flammes qui pétaradaient comme à la bataille, là, sur la taque, il reconnut tant de choses : dans le coin à gauche, les schakos qui défilaient, comme à la parade, au centre, les armes des fusiliers qui étincelaient et, le « petit tondu », son Empereur sur son cheval blanc qui l’appelait.
Alors le vieux soldat essaya de se dresser pour crier « Vive l’Empereur ». Augustin se raidit, sa bouche s’ouvrit à peine… Son âme s’était envolée par le manteau béant de la cheminée pour rejoindre les anciens compagnons morts sur les champs de bataille de toute l’Europe.

Le lendemain, on enfila à Augustin sa vieille chemise de chanvre [4] toute propre et sur le drap usagé de son linceul, on épingla la médaille de Sainte-Hélène. Ses compagnons les vieux grognards : le Jean-Baptiste, le Claude François, le Benoît Claude et le Jean-Louis, tous quatre affublés de quelques reliques vestimentaires de leur gloire, le portèrent lentement sur le brancard dans le cimetière autour de l’église. Augustin allait reposer près de ses ancêtres, dans cette terre de Charmontois, qu’il avait tant défendue. Une simple croix gravée sur la pierre de l’église (avec un poignard espagnol) marque à jamais son souvenir.

« Augustin Tollitte, de Charmontois l’Abbé, 17 ans de service. Soldat de la République, Grognard de l’Empereur »
par Raoul Tollitte, maître d’école. Ed. CDDP de la Marne, janvier 1989. Dessins S. Lémeré et T. Légume.



La médaille de Sainte-Hélène.
Augustin Tollitte reçut donc la médaille de Sainte-Hélène attribuée par le neveu de l’Empereur, c’est-à-dire Napoléon III.
C’est en 1857 que le dernier Empereur des Français décida de créer la médaille de Sainte- Hélène pour récompenser les 405 000 soldats encore vivants qui avaient combattu aux côtés de Napoléon 1er pendant les guerres de 1792 à 1815.
Cette médaille présentait à l’avers la tête de Napoléon vue de profil, au revers le texte « Campagne de 1792 à 1815 ; à mes compagnons de gloire, sa dernière pensée, Sainte-Hélène 5 mai 1821 ». La médaille en bronze, accrochée à un ruban rouge et vert devait être pendue à la boutonnière. Vu la patine du bronze, la médaille fut surnommée « Médaille en chocolat ». La médaille était accompagnée d’un diplôme.

Les anciens soldats devaient présenter en mairie des justificatifs, en particulier leur état se service ; en retour ils recevaient de la main du maire la médaille et le diplôme. 3000 soldats, parmi les plus méritants, reçurent en plus une somme de 400 F.


On remarquera que les soldats qui avaient péri au combat ne recevaient pas de médaille à titre posthume.
Le nombre des médaillés est approximatif car les archives concernant cette attribution disparurent dans l’incendie du palais de la légion d’honneur pendant la « Commune », la révolte de 1871 succédant à la défaite de 1870. Ce palais (hôtel de Salm) se trouve à Paris et peut se visiter, vu l’importance des nombreuses collections.
Les seules archives ne peuvent être que dans nos communes.
Y-a-t-il en Argonne d’autres vétérans compagnons de Napoléon qui ont reçu cette médaille ? On en trouve un grand nombre en vente sur internet, de 15 à 150 euros, souvent sans le ruban. Mais ces médailles sont bien anonymes.


Avis de recherche « Les Charmontois »

Jean Vigouroux, Président de l’association « Les Amis du Patrimoine des
Charmontois » fait des recherches sur les évènements de la période 1939-1945 en
relation avec la commune des Charmontois ou ses plus proches voisins.
Ceux qui peuvent fournir écrits, photos ou autres peuvent contacter notre revue. Nous les remercions par avance.



Notes

[1essartage : action de défricher un taillis.

[2araire : charrue de type primitif.

[3le neveu de l’Empereur : Napoléon III.

[4chemise de Chanvre, le chanvre est une plante. La chènevière, souvent nom de lieu-dit, désigne un champ planté de chanvre.

Répondre à cet article


-Nombre de fois où cet article a été vu -
- -