Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.


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Les pompiers de Menou à l’évacuation.

Récit de Lucien Dubois.

   par Lucien Dubois



C’est un récit de Lucien Dubois, lieutenant des pompiers en 1940.
Alors que la guerre est imminente, que les Allemands ont envahi la Pologne, les Ménéhildiens attendent et se préparent à l’exode.
Pendant les premiers bombardements, les pompiers sont bien souvent sollicités.
Le début du récit est paru dans notre numéro 79 de juin 2018. Un lecteur de Dunkerque nous a demandé la suite ; la voici :

16 mai :
Comme convenu, le 16 au matin, nous achevons les travaux d’extinction près de la poste [1]. Nouvelle alerte. Cinquante avions survolent la ville et les environs à basse altitude, mais sans bombarder. Dans la matinée, je descends en ville, en quête de liaison avec les pouvoirs civils ; pas de services de mairie assurés, le maire n’est pas encore rentré, aucun conseiller municipal ne donne trace de vie.
Mon frère Bernard rentre de l’Aube et téléphone à la préfecture pour tenir le département au courant. L’angoisse pèse sur tous. Il me reste 5 ou 6 sapeurs. Camille [2] doit en avoir 2 ou 3. Tout le monde est atterré par les évènements, à part quelques-uns de mes pompiers qui ont eu et gardent une attitude supérieure à celle de beaucoup d’officiers et soldats chargés d’un service dans notre ville. Je note sur mon carnet que l’on retienne les noms de Mayeux, Tixier, Lambert, Ropert, C. Jaunet en particulier. Ceux-ci reçoivent un peu plus tard une lettre de félicitations du préfet de la Marne.
Le directeur de la défense passive entreprend de faire sortir les gens entassés dans l’abri Lavison qui, apeurés, y restaient enfermés dans une atmosphère peu conforme à l’hygiène et s’inquiète de les ravitailler.
Des pompiers vont traire les vaches dans les prairies. D’autres déménagent de la farine chez les boulangers absents pour alimenter la boulangerie Desprez.
On ouvre des magasins d’alimentation dont les propriétaires étaient partis, en présence de la police et de G. Mourot. Un magasin est créé rue Camile Margaine, tenu par Garnesson, directeur d’école, pour céder à la population des denrées essentielles.
17 mai :
Le directeur de la Poste et quelques employés qui s’étaient repliés sur Châlons la veille ont reçu l’ordre de réintégrer et installer le bureau rue des 6 Frères dans l’immeuble de M. Aubin, professeur, de sorte que nous avons la poste à proximité de notre cantonnement.
La cuisine s’organise avec M. Mayeux comme cuistot et des repas plus substantiels vont pouvoir être servis. L’après-midi, nous commençons le séchage des tuyaux que nous suspendons aux arbres de la route de Châlons.
18 mai :
Après une nuit calme, M. Mayeux nous prépare pour midi le menu suivant : hors d’œuvre, jardinière de légumes, poulet rôti. M. Jaunet rentre de Bretagne.
19 mai :
R.A.S. travail actif pour remettre tout le matériel en état : séchage, emballage, vulcanisation de pièces aux tuyaux. De garde jusqu’à 2 heures du matin, j’en profite pour écrire.
20 mai :
R.A.S. Achèvement de la remise en état du matériel.
21 mai :
Repos.
22 mai :
La sirène remarche, aussi les inquiétudes renaissent pour la population. Enfants et vieillards de l’hôpital sont embarqués ainsi que les sœurs vers Mâcon.
Gaston Dubois vient me voir et me remet la somme de 1500 F, cotisations de membres honoraires encaissées par lui, dont il veut se débarrasser. Je prends cette somme en compte, elle me servira de trésorerie départ pour la popote et par la suite à son (?) jusqu’au 3 août.
M. Auterbe, seul conseiller municipal visible, faisant fonction de juge de paix, procède à la pose de scellés sur l’immeuble de l’enregistrement et du timbre, avenue Kellermann. J’assiste comme témoin à l’opération. Le receveur, M. Ferié, étant, paraît-il, replié à Eclaires.
Un seul charcutier : E. Rollet. Deux épiciers : G. Mourot et Malfait qui voient fondre leurs stocks par la vente aux civils et aux militaires du front des Ardennes qui viennent s’approvisionner. L’élément militaire qui était là depuis la mobilisation a presque disparu.
La direction des Etapes de l’armée avec un général et son état-major sont partis aussitôt le premier bombardement, vers Courupt sur la Biesme, abandonnant l’Hôtel moderne et ses dépendances [3]. Le Parc de réparations automobiles s’est dispersé dans les campagnes, il ne reste que quelques officiers logés chez le Dr Raganeau et les maisons voisines.
Un matin, vers 5 h, un jeune officier d’artillerie à qui nous offrons le café, cherche partout quelqu’un pour lui fournir du petit matériel pour sa division engagée sur le Canal des Ardennes. Ce n’est que vers 8 h que l’on commencera à s’occuper de lui.
Le bureau local des Etapes avec un colonel a changé de cantonnement pour se réfugier dans les caves rue C. Margaine. Le général Huntziger, commandant la ? armée, après des recherches, trouve enfin le bureau et réprimande vertement le colonel pour ne pas avoir signalé son changement.
C’est dans les caves rue C. Margaine que toubib et infirmières mèneront joyeuse vie jusqu’à l’évacuation.
Le 28 mai, j’obtiens pour moi et C. Jaunet une permission de la journée. Ce dernier me conduit dans sa voiture à Saint-Dizier où je vais voir mon frère Maurice et mets chez lui quelques pièces de linge que j’ai retrouvées plus tard, en regrettant de ne pas en avoir fait un chargement.
Vers la fin mai, la popote des pompiers déménage. Nous quittons la maison Champion [4] pour la Mignonnerie. Le regroupement des pompiers est ainsi fait, le dortoir installé dans le sous-sol du château, la cuisine et le réfectoire dans les dépendances. La proximité de l’abattoir nous rend service, nous échangions fréquemment avec les bouchers militaires le produit de notre pêche contre des abats ou de la viande. A partir du 3 juin, les alertes se font plus fréquentes.
9 juin :
Violente canonnade sur le front et des alertes.
10 juin :
Vers 21h 30, nous apprenons par la mairie et la défense passive qui tiennent permanence chez M. Faron, percepteur, l’ordre d’évacuation totale de la ville pour le lendemain 17h, précisant que tous les affectés spéciaux ou les hommes en état de porter les armes doivent partir d’urgence. Nous décidons de prévenir la population d’avoir à se tenir prête pour 7 h du matin, tous les moyens d’évacuation devant être recherchés au cours de la nuit. C’est Jean Herbillon, tambour [5], qui est chargé de cette annonce. Malgré le tragique de la situation, beaucoup d’habitants lui offrent le coup de l’étrier et, conséquence, j’aurai plus avant dans la nuit toutes les peines du monde à le réveiller pour venir nous rejoindre faire les préparatifs du départ. La caravane s’organise.
(3) - Le commandant Jaunet avec sa voiture et Tissier, Hélène Herruwyn.
(5) - Le lieutenant C. Jaunet avec la sienne et sa famille.
(2) - Le fourgon-pompe que M. Jaunet m’a demandé de piloter, G. Lambert, la camionnette à Jaunet avec une remorque portant la M.P.D.P.
(2) - J. Herbillon et Papou, le camion à Mayeur remorquant la motopompe Drouville.
(4) - Enfin Herruwyn et sa famille dans sa voiture.
Après avoir rassemblé tout le matériel dans une partie du camion Mayeux, tuyaux au complet, appareil de réanimation, appareil à vulcaniser, boules de pain, vivres de réserve déjà approvisionnés. Voire lapins, poules vivantes.
Vers 2 h du matin, malgré l’ordre verbal d’évacuer, je tente d’obtenir un ordre écrit concernant ceux qui parmi nous sont porteurs de fascicules d’affectés spéciaux ; mais le maire m’affirme que nous pouvons partir ainsi. Peu après je trinque avec Ratelli au café de Paris.
Sur une idée de Roger Berdold
Notes :
(1) - Après un bombardement, la maison Vatier, près de la poste avait été détruite.
(2) - Camille Jaunet, lieutenant.
(3) - L’hôtel moderne se trouvait avenue de la gare. Il a été détruit en 1940.
(4) - La maison Champion se trouvait avenue Kellermann. La Mignonnerie se trouve rue de la Liberté et a appartenu longtemps à Michel Lecourtier.
(5) - Jean Herbillon était un appariteur, il parcourait les rues de la ville afin d’annoncer les événements.


Notes

[1(1) - Après un bombardement, la maison Vatier, près de la poste avait été détruite.

[2(2) - Camille Jaunet, lieutenant.

[3(3) - L’hôtel moderne se trouvait avenue de la gare. Il a été détruit en 1940.

[4(4) - La maison Champion se trouvait avenue Kellermann. La Mignonnerie se trouve rue de la Liberté et a appartenu longtemps à Michel Lecourtier.

[5(5) - Jean Herbillon était un appariteur, il parcourait les rues de la ville afin d’annoncer les événements.

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