Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

LES ECHASSES EN ARGONNE

Contes, légendes et vieilles coutumes de la Marne - 1908

lundi 17 juillet 2006, par A. Guillemot


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La Marne est vraiment un pays sans pareil ! En cherchant un peu, on voit qu’elle vaut à elle seule presque tous les départements réunis, qu’elle les résume, en restant toujours dans les demi-tons, car la modération et l’équilibre sont la base de son caractère et on reconnaît vite qu’elle possède ou pratique à peu près tout ce qui constitue l’originalité des autres.
Ainsi, elle a eu ses échassiers. Tout comme le département des Landes, des échassiers adroits et haut perchés, seulement elle n’en a jamais parlé et il faut, aujourd’hui, que le folkloriste lui fasse violence et la fouille pour qu’elle dise son passé.
La Tourbe, affluent de l’Aisne, est une rivière bien jolie et bien gentille sous son mantelet d’aunelles et dans sa collerette de hautes herbes. L’hiver, elle s’emporte et gronde un peu fort, sans doute, quand les eaux des neiges – des eaux sauvages ! – accourent emplir son lit et la salir d’un limon impur, mais, en dehors de ces petites fâcheries involontaires, elle coule douce, calme, et s’arrête obéissante pour arroser les prés, pour pousser la meule des moulins. Si on la barre un peu avec une planche jetée en travers, elle est tellement discrète et soumise qu’elle suspend même son murmure et son souffle, le long des lavoirs, pour ne point troubler les lavandières qui jacassent et pépient comme des oiseaux bavards sur ses rives !
Aujourd’hui, ses bords sont bien séchés et solides ; mais il n’en était point de même jadis, quand, plus lente et plus paresseuse, elle musait le long du chemin, ainsi qu’un écolier qui s’en va à l’école, et somnolait en d’interminables méandres. La contrée qu’elle traversait était alors humide et molle et la terre fonçait sous le pied comme de la tourbe. Or, comme nos pères ne savaient pas construire de chemins, ne voulaient pas remuer un peu de terre ni porter quelques matériaux durs pour en faire, les gens des villages situés vers l’embouchure de la rivière pataugeaient la moitié de l’année dans une boue noire. Il vivaient tant bien que mal dans leurs marécages où pullulaient les poules d’eau, les râles, les hérons et autres échassiers, en chaussant des sabots couverts, larges et profonds, en s’emmaillotant les jambes des guêtres de toile bleue, dans des houseaux et des jambières de cuir. Mais tout cet équipage n’était pas de mise pour aller aux offices. On n’entre pas – surtout le long de la Tourbe, où la foi était si vive – chez le bon Dieu comme dans un moulin ! Il faut, dans l’église, des bas blancs et des souliers propres !
Est-ce cette nécessité qui propagea, là-bas, l’usage des échasses le dimanche d’abord, les autres jours ensuite ? Toujours est-il que, à Ville-sur-Tourbe, à Massiges, à Virginy et à Malmy surtout, l’échasse était, il y a seulement soixante ans, un instrument de locomotion d’un emploi général. Tous les gens, petits et grands, avaient une paire, souvent deux paires d’échasses dans un coin et il y avait, dans chaque localité, autant de fabricants d’échasses que de sabotiers et de cordonniers. Dans l’hiver, on ne rencontrait, par les rues, que des gens montés sur des échasses, allant, d’un train rapide, sans souci des ornières et de la boue. Le dimanche, tout le village tirait, à grandes enjambées, vers l’église. Cavaliers et cavalières quittaient les étriers – les équillons – en arrivant au portail et les montures, munies de marques d’identité et liées deux à deux, s’amassaient entre les contreforts, en tas semblables à des ramiers ébranchés.
Mais un des spectacles les plus pittoresques, c’était une noce en hiver, une noce défilant en cortège par les rues, vers l’église, avec ménétrier en tête et sur échasses. On pourrait croire, d’ici, que les couples avaient mille peines à se donner le bras. Il n’en était rien cependant. Il y avait des virtuoses de l’échasse comme il y a maintenant des virtuoses de la bicyclette ! Les jeunes gens, en particulier, évoluaient à l’aise, empressés et galants, autour de leur femme de noce, autour de leur valentine, comme on dit dans ces pays et sans crainte, surtout, de marcher sur la queue de sa robe.
L’échasse n’était pas localisée à l’embouchure de la Tourbe. On l’utilisait également dans d’autres contrées de la Marne où le sol était humide et boueux, et, en particulier, dans les villages qui fournissaient la tourbe, autour des marais de Saint-Gond, à Faux-Fresnay, Courcemain, Pleurs, Angluzelles, Bagneux, Clesles, Saint-Just, etc…
La loi de 1836 sur les chemins vicinaux, les ingénieurs, agents-voyers et cantonniers ont chassé bien vite les échasses et les patins, et, de progrès en progrès, les ont remplacés par l’automobile, qui roule partout, qui gravit les pentes et traverse les marais tourbeux. Maintenant, les échasses sont des objets de musée. Il est temps de ramasser les quelques vieux spécimens qui existent encore dans les greniers et de les étiqueter dans nos collections ethnographiques – si intéressantes pour l’avenir – si l’on veut garder la preuve d’un procédé de locomotion dont l’existence, sur notre sol, risquerait, sans cette précaution, d’être mise en doute par nos petits-fils.
La Tourbe, qui obligea ses riverains à voyager sur échasses, aurait, suivant un homme qui la connaissait bien puisqu’il a passé sa vie au moulin de la Salle, entre Somme-Tourbe et Saint-Jean-sur-Tourbe, des propriétés rares et précieuses.
Cet homme, qui était né en 1761 et s’appelait Morlet, a laissé un manuscrit où il faisait le récit de sa vie, celui de la fondation du moulin et du hameau de la Salle, manuscrit qui révèle un esprit éclairé, pieux, observateur et sérieux.
Or, Morlet dit : « L’eau du ruisseau de la Tourbe est semblable aux eaux du Nil. Elle fait fructifier ceux qui en font usage. Et, comme elle est la boisson ordinaire de nos maisons, elle rend nos femmes fécondes et elle multiplie la population à un tel degré que, si les enfants qui naissent n’abandonnaient pas le territoire, on les verrait, dans la suite, plus communs que les épis de blé. »
Encore une vertu de la Marne, des eaux marnaises, qui nous était, hier, inconnue !

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