Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Menou – août 1944

LA LIBERATION DE MENOU

samedi 23 octobre 2004, par René Cheméry, Robert Schandeler


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Les deux textes qui suivent ont été rédigés par Monsieur CHEMERY, à la sortie de la guerre. Monsieur CHEMERY est agriculteur à la ferme de la Hocarderie. Nous avons présenté son grand-père dans un numéro précédent.

Le premier récit nous montre que les Allemands, qui s’étaient montrés fort courtois durant l’occupation, deviennent fébriles et menaçants après de débarquement allié (une semaine plus tôt, ils avaient « raflé » tous les hommes de Clermont-en-Argonne).

Le second contient des erreurs et des approximations. Mais il montre que la haine de l’occupant était bien ancrée. L’heure de la réconciliation n’avait pas sonné.

7 août 1944 – « JOURNEE D’ANGOISSE »

Je situe le cadre : une ferme isolée de l’Argonne, à l’orée du bois : la Hocarderie, à deux kilomètres cinq cents de la petite ville de Sainte-Ménehould.

A mon lever, cinq heures, le temps est clair et annonce une belle journée ; on pourra donc moissonner… au ralenti, car si les bras sont nombreux et vaillants, les moyens sont limités : depuis quinze jours que les récoltes sont mûres, la ficelle nous est délivrée au compte-gouttes et on piétine littéralement alors que le travail nous pousse.

Vers sept heures, un véhicule débouche à l’entrée de la ferme : deux camarades bien connus de la Résistance me font signe de la main. Je m’approche. Brève poignée de mains. De suite une question : peux-tu planquer un ami ? Je comprends de suite et leur donne mon accord. Un ami venant du maquis de la Meuse a failli être intercepté et il faut absolument le soustraire à la curiosité de ces messieurs. Sans hésiter, je vais vers lui et après quelques paroles, nous faisons connaissance et je le fais entrer à la maison. Consignes de discrétion à tous. La matinée se passe bien, on va à la moisson et à midi, tout le monde prend le repas en parlant de choses et d’autres. A une heure, « la rattelée » comme on dit en Argonne. Je retourne avec hommes et chevaux sur la grand-route où le travail nous attend.

Il est une heure trente et je mets la machine en route lorsque tout à coup un défilé de camions « chleus » se dirige vers Florent-en-Argonne à très vive allure. Et cinq minutes après, restant sur le qui vive, j’entends une fusillade nourrie en direction de la ferme. J’en suis à un kilomètre deux cents et, sans hésiter, pressentant un drame, je me précipite vers la maison. Le petit vallon qui me sépare de là n’interrompt pas ma course. Peu après, je suis à trois cents mètres et réalise de suite : on doit m’attendre car un groupe de feldgrau m’arrête, baïonnette au canon (heureusement, on en a vu d’autres !) et, décontracté, je leur dis : « c’est moi le patron de la ferme - Komm, Komm (air connu) » J’emboîte le pas à ces messieurs et nous rentrons dans la cour. La mise en scène classique : les membres de ma famille sont alignés contre un mur, mais je suis surpris de n’y pas voir Daniel, mon visiteur du matin. En revanche, avec une fébrile activité, les Hitlériens sont en pleine enquête : écuries, granges, greniers, caves et tout et tout, on fouille, on pique les tas de foin à la baïonnette, le tout accompagné de vociférations, de cris de désappointement. Je demande à voir l’officier responsable et le Monsieur se présente : il croit m’influencer en me disant « ici, terroristes, vous les aidez ! vous les cachez ! vous les ravitaillez ! etc… » Je lui dis froidement ma surprise de l’entendre et lui affirme qu’il n’y a rien de suspect chez moi. Haussement d’épaules. Il grommelle : « tous les mêmes ! » Et de suite il en vient au point sensible : « Quels sont les deux hommes découverts à la ferme ? » L’un d’eux est un prisonnier Russe évadé, mongol de plus, et que j’ai recueilli mourant de faim voici deux mois. Je déclare à l’officier qu’il s’agit d’un Polonais en quête de travail et occupé à la ferme. « Et l’autre ? » me lance l’officier. L’autre, c’est Daniel, résistant dans la Meuse et qui ce matin, a cru trouver chez moi un refuge sérieux. Je réponds nettement au chleu : « ce cousin de Paris vient passer ses vacances chez moi car il a si peu de ressources là-bas qu’il doit refaire sa santé à la campagne ». Il a heureusement une carte d’identité.

Evidemment la raison est valable, mais pour le prouver ce serait un peu difficile. Enfin, l’officier, après bien des hésitations, accepte ma parole. Mais en me menaçant, il déclare : « si vous avez menti, demain on vous emmène aussi » car mes deux pensionnaires sont déjà embarqués dans un camion. Et après une nouvelle fouille des différentes dépendances de la ferme, je vois enfin ces messieurs prendre le départ. Alors seulement je réalise l’ampleur du danger que nous venons de courir, les miens et moi-même.

En effet, à l’arrivée du détachement boche, les participants ont sauté des camions en vitesse, entourant la ferme, et se sont mis à tirer en l’air et en toutes directions pour affoler les soit disant terroristes abrités dans les bâtiments. A ce moment, mon épouse était au premier étage de la maison avec ses deux dernières filles de 9 et 10 ans. La seconde, Geneviève, entendant les coups de feu fut affolée et bondissant en bas, d’une chambre elle enjamba la fenêtre pour se réfugier au jardin. Alors qu’elle courait au fond de celui-ci, elle entendit un coup de feu tiré sur elle par un de ces sauvages embusqué face au couloir médian de la maison. Heureusement la balle n’atteignit pas l’enfant mais la peur lui avait coupé le souffle.

Dans la soirée qui suivit, la brillante équipe des soudards continua à semer la terreur dans plusieurs fermes argonnaises, emmenant à l’une d’elles le fermier qui devait mourir de mauvais traitements en camp de concentration (Lemaire – La Renarde).

Et Daniel ? Et bien il était comme nous, décidé à s’en sortir. Les semaines suivantes, alors qu’aucune perquisition ne fut plus effectuée, les troupes allemandes repassaient sans arrêt vers l’Est. Et enfin, le jour tant attendu arriva : le 30 août, vers quinze heures, les premiers blindés américains passaient près de la ferme et le soir même, le gros de l’armée suivait et nous délivrait.

Le surlendemain, 1er ou 2 septembre, me trouvant seul dans la ville, quelle ne fut pas ma surprise de rencontrer Daniel sorti de prison de Châlons et tout heureux de me raconter la fin de son cauchemar… lui aussi n’oubliera jamais le 7 août 1944.

Le 30 août,

les libérateurs sont là

Des journées dramatiques précédèrent les heures d’allégresse de la Libération

Les difficultés de communication n’ont pas permis que nous rapportions plus tôt ce que furent les heures historiques de la Libération de Sainte-Ménehould. Voici les détails que nous a transmis notre correspondant particulier :

Les 29-30 et 31 août sont des dates qui resteront gravées dans la mémoire des Ménéhildiens.

C’est le mardi 29 août, alors que la retraite des troupes allemandes semblait terminée, que l’ordre de gagner les abris organisés par la défense passive était donné.

Peu après, des incendies furent allumés, route de Chaudefontaine, à la Sucrerie, rue des Remparts, Rue Philippe de la Force, rue Drouet, à l’Hôtel Moderne et à la gare (grande vitesse).

Le matériel abandonné dans les immeubles occupés par les Allemands flambait. Le pont de la route de Vitry sautait. Le pont rouge était menacé. A noter que les mines posées sur le pont de pierre furent enlevées et mises à la rivière par un groupe de patriotes de Sainte-Ménehould.

Les boches aux abois : à un certain moment, les patrouilles boches circulant dans la ville désertée arrivent aux abris de la route de Chaudefontaine et font sortir les habitants qu’ils encadrent et amènent sur la route où doivent déboucher d’un moment à l’autre les Américains. On sépare les hommes des femmes et des enfants. Moment dramatique. Quelle est l’intention des Allemands ? Se servir de ces civils comme couverture devant l’arrivée imminente des chars ou bien une exécution en masse devant les mitrailleuses en position ?

Enfin, après des moments d’angoisse, la troupe de civils est emmenée à la sortie de la ville, route de Verrières et dirigée vers Elise.

Les victimes de la fureur teutonne : quelques habitants étaient déjà tombés sous les balles allemandes : M. MILLET Albert, 63 ans, au sortir de l’abri. CLAUDE Jules, 62 ans, Avenue Kellermann, BARBELET Lucien, 49 ans, place de l’Hôtel de Ville, COLLIN Roger, 21 ans, LEGER Robert, 22 ans, GOZE Simon, 27 ans, ces trois derniers, fusillés dans la cour de l’Hôpital, malgré les supplications d’une religieuse implorant à genoux. Trois jeunes de Somme-Tourbe : LALOUA Roger, 21 ans, DIDA Serge, 19 ans, GOBILLARD Marcel, 21 ans, et un F.F.I. de Verdun : COLSON Henri, 21 ans.

Dans les autres abris qui n’avaient pas été découverts, on attendait, anxieux, les événements. La situation était tendue. Toute la ville, disait-on, devait être incendiée. La providence voulut que l’officier S.S. chargé d’exécuter ces ordres barbares fut abattu. Des éléments F.F.I. entraient en action.

Heures d’allégresse : Enfin, vers 20h30 la formidable théorie des chars blindés américains faisait son apparition en haut de la ville. Une puissante rafale d’artillerie anéantissait, en une demi-heure, les éléments de défense qui barraient la rue Florion.

Et alors « suave, mari magno… » Du fond des abris, dans une allégresse inexprimable, les Ménéhildiens entendirent déferler, interminable, le flot des chars puissants propulsés farouchement vers l’Est, balayant tout sur leur passage, purifiant l’air empesté par le boche et libérant la veille après quatre années d’une existence au ralenti sous la botte allemande.

René CHEMERY

La retraite des Allemands en août 1944

Lundi 28 août 1944 – Dernier passage en Marne de la retraite allemande. La nuit est presque calme.

Mardi 29 août 1944 – Calme absolu au matin. Vers 10h00, le pont Royon saute. Importants dégâts aux alentours immédiats et même plus loin.

Pas grand monde en ville, tous aux abris en vertu du soi-disant plan de sécurité.

Un important dépôt de munitions saute, route de Chaudefontaine, incendiant quatre immeubles et dépendances. Vers 12h30, trois Allemands sortant de l’abri Nordemann me mettent bras en l’air et me fouillent. Ils ne trouvent que des cigarettes qu’ils me laissent. On croit toujours que le pont de Pierre sur l’Aisne va sauter. Heureusement, par la suite, des patriotes sont là pour faire disparaître les mines en les jetant à l’eau.

Vers 13h30 passe une charrette de culture chargée de dix Allemands. Un crépitement semblable à la mitraille. C’est un autre dépôt de munitions qui saute dans la prairie. Les dix Allemands mettent pied à terre, croyant à une attaque.

La sucrerie flambe dans le même moment, du matériel au quartier Valmy, l’Hôtel Moderne, le Hall de la Grande Vitesse et tout le pâté de maison faisant angle des rues Philippe de la Force et de l’Arbre Sec. Pour éviter que les pompiers ne viennent éteindre ces incendies, des mitrailleuses ou autres armes encerclent les sinistres.
Une balle me siffle aux oreilles rue Gaillot Aubert. Une autre, rue Chanzy en rentrant chez moi.

L’école des filles et la prison, situées dans le noyau de l’Hôtel de Ville sont également très menacées, mais il n’en est rien.

Vers 14h00, les F.F.I. commencent à entrer en action en ville, s’embusquent à l’angle de la rue Camille Margaine et de la place d’Austerlitz.

Trois cyclistes Allemands passent et se dirigent place de l’Hôtel de Ville. Des coups de feu. Deux seulement repassent. L’un file vers Chaudefontaine, pendant que le second dépose son vélo en face de chez moi, prend sa mitraillette et part à pied vers la place d’Austerlitz.

Une moto montée par deux Allemands passe et se dirige vers le haut de la ville. Ils passent sous le feu de mitraillettes place d’Austerlitz, sont manqués, mais sont descendus en haut de la rue Florion.

A 15h10 arrivent quatre ou cinq (je ne sais plus) autos blindées des Croix de Lorraine. Elles viennent de Châlons et se dirigent vers la Grange-aux-Bois. Les drapeaux sortent mais il faut les retirer rapidement, car quelques moments après, deux colonnes allemandes apparaissent. L’une vient de la direction de Vitry, l’autre de Chaudefontaine. On les prend pour des blindés passés précédemment.

Ça tiraille un peu partout. Les Allemands semblent maîtres de la ville, étant bien supérieurs en nombre.
Un Allemand est posté sur le seuil de ma porte (fermée à double tour), un autre en face du seuil de l’escalier du Château.

Les Américains, signalés à Auve, n’arrivent pas. Le temps passe. Toujours des coups de feu. Sept Allemands brisent la vitrine de la bijouterie Barthélémy, pénètrent à l’intérieur, et pillent à loisir. Ils ressortent essaient de briser l’autre vitrine, se retirent place d’Austerlitz, pénètrent au bazar Foucault et au café de Paris. D’autres se dirigent vers un café, pour eux aussi, se désaltérer.

La nuit approche. Que va-t-on devenir ? Nous voyons tout cela de notre fenêtre du 1er étage ou du seuil de la porte quand cela se peut.

Brusquement, entre 20h00 et 20h30, d’infernals coups de canon venant du haut de la ville éparpillent les Allemands de la place d’Austerlitz et font voler la pièce d’artillerie en éclats.

Et la colonne américaine traverse la ville, faisant feu de toutes pièces. Vacarme assourdissant. Les maisons tremblent. Les balles sifflent…

Un autre incendie a été allumé près de la deuxième maison en venant de Châlons. Dernier crime des Allemands avant de partir.

C’est la Libération ! Il fait presque nuit ! Il était temps !

Les drapeaux, à nouveau, flottent.

J’ai passé la nuit du 29 au 30 août 1944 à ma fenêtre, au premier étage, pour observer, à la faveur d’un beau clair de lune, ces moments importants.

Robert SCHANDELER

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1 Message

  • LA LIBERATION DE MENOU 5 janvier 16:05, par stef

    Bonjour,

    je voulais apporter un témoignage que je tiens de mon père qui a été mis dos au mur avec mon grand père face à l’hôpital rue florion avec d’autres personnes et mis en joue par les allemands (mon père qui avait 18 ans en 1944 se remémore la posture de l allemands avec des grenades dans ses bottes). ils ont eu la vie sauve grâce a des jeunes qui sont allé à Auve chercher les américains en leur expliquant qu il allait y avoir un massacre.
    il se souvient aussi des canons antichar allemands qui étaient postés à l’entrée de sainte menou vers châlons et du coup au but d’un char américain qui a touché le tube du canon qui s’est arraché et s’est planté dans un platane qui bordait à l’époque la route de châlons.

    bien cordialement

    stéphane chardeville

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