Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Menou – août 1944

LE RESCAPE DU TEXAS

samedi 22 janvier 2005, par François Duboisy


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Les troupes allemandes qui, en ce mois d’août 1944, se repliaient en désordre, pourchassées par l’armée américaine, laissent derrière elles de nombreuses victimes civiles. Panique, volonté de vengeance face à une issue inéluctable, réveil de la bête qui sommeille en chacun de nous et que les temps de guerre réveillent ?

Toujours est-il que Sainte-Ménehould paiera du prix du sang la liberté retrouvée. Parmi les familles, les trois du Texas : trois jeunes de Somme-Tourbe, DIDA Serge, GOBILLARD Marcel, LALOUA Roger, assassinés à la sortie de Sainte-Ménehould, en direction de Moiremont, au lieu dit « Le Texas ». Un monument commémore cette sinistre page de la Libération.

Mais il est dit, depuis soixante ans, qu’un quatrième avait heureusement réussi à s’enfuir. Qui était-il ? Est-il toujours vivant ? Localement, on ne répondait pas à ces questions. J’ai donc essayé de retrouver ce quatrième homme. Comme à la télévision, je pourrais vous dire que j’ai dû mettre en œuvre des moyens exceptionnels pour retrouver le perdu de vue. Il n’en est rien.

Un coup de téléphone à un ami de Somme-Tourbe, et deux heures plus tard, j’avais « le héros » au bout du fil. Esprit clair, mémoire intacte, diction impeccable, après un quart d’heure de conversation, je savais tout de notre homme. Un échange abondant de courrier confirma tout cela et aujourd’hui nous pouvons vous conter son histoire.

La drôle de guerre

Alfred RIFLARD est né à Saint-Gilles, canton de Fismes, le 8 avril 1922. Ses parents sont agriculteurs. A seize ans, il décide de faire carrière dans l’aéronautique, après une formation à la base 112 poursuivie à l’école navale de Rochefort. Intégré dans l’armée, il attend de pied ferme l’entrée en guerre. Le 17 mai 1940, les installations de Berck Plage où il est affecté sont détruites par les bombardements allemands. C’est la débâcle. Il faut sortir et détruire au maximum le matériel. Aucune organisation. Le repli se fait avec de lourdes pertes humaines. Repli vers Boulogne. Pourquoi vers le Nord ? Les bateaux quittent le port le 12 mai, mais les troupes qui ne peuvent embarquer sont en quelque sorte livrées à l’ennemi. Dans la nuit du 23 au 24 mai, Alfred est fait prisonnier par un équipage de chars. Les évasions vont se succéder : trois en tout pour enfin pouvoir être libre et démobilisé fin juin. Il rentre chez ses parents. Il est particulièrement bien venu à la ferme, d’autant que le frère est prisonnier en Allemagne. Il y restera quatre ans.

Le séjour à Somme-Tourbe

Mais les ennuis reviennent avec l’obligation du S.T.O. Alfred ne veut pas partir travailler en Allemagne. Il est réfractaire. Mais comment va-t-il se retrouver à Somme-Tourbe ? Laissons-lui la parole :

« Tout d’abord, pourquoi la famille Martial MILLARD a accepté de m’héberger pour une période indéterminée, sachant les risques que cela pouvait provoquer ? J’ai connu cette famille catholique, sincère, sans arrière pensée, que j’estime comme mes seconds parents, par l’intermédiaire de mon frère aîné. Etant cultivateur, il avait été désigné pour effectuer la réquisition des chevaux dans cette région. Pour les enfants MILLARD, j’étais le cousin Alfred de Paris. Je ne possédais par de carte d’alimentation et je vivais sous le nom de CHEVALIER Albert, né à Boulogne-sur-Mer, pour éviter le S.T.O., ne pouvant pas rester dans mon village natal à cause de délateurs opérant à Fismes.

Le 28 août 1944, je travaillais chez NOIZET, maire de la commune. Nous sommes rentrés assez tard des champs, la moisson était en cours. »

Préparation de la rafle

« Dans les dernières semaines de l’Occupation, l’armée allemande a investi le village de Somme-Tourbe pour dissimuler du matériel roulant dans les granges et les hangars de cultivateurs du village. Ceci à cause des bombardements et attaques des casernes à Suippes.

Une anecdote : à cette même époque, j’ai du laisser ma chambre chez M. et Mme MILLARD pour un officier de cette unité.

En outre, les militaires n’étaient plus approvisionnés par leur intendance et pour se nourrir, devaient acheter sur place le nécessaire. Fait remarquable, les habitants ont eu un comportement honorable devant cette situation. Aucune transaction. Votre état réquisitionne tout en France. Nous n’avons plus rien. Pas de représailles. »

Mais revenons à ce triste soir du 28 août 1944

« Notre repas du soir à peine commencé, des hurlements à la méthode allemande, balles explosives dans la porte d’entrée, côté rue Saint-Jean (des éclats sont restés longtemps dans les murs et les boiseries au niveau du couloir de l’habitation)… Monsieur NOIZET nous a demandé de gagner la cave. A peine descendu, un S.S. nous a demandé de remonter, sinon il lançait une grenade. Une petite fille âgée de six ans à l’époque a été également malmenée par ces butes (famille PETITDIDIER, le père était prisonnier). J’ai tenté une sortie par la cour de la ferme, mais une rafale de pistolet mitrailleur m’a obligé à rejoindre le groupe d’habitants déjà réunis.

Dans la journée, ce groupe de S.S. avait déposé des douilles de cartouches à certains endroits, pour accuser de terrorisme les habitants de la commune. Les bandits étaient accompagnés par des filles de joie françaises.

Le village a été pratiquement encerclé et vers 22 heures, l’attaque a été donnée, après un tir de fusées.

Les familles MILLARD et GOBILLRD ont eu la chance de partir vers la rivière. Premières victimes : Messieurs PONSARD et LALOUA, l’un abattu sur place, le second dans la cour de sa ferme. Un incendie a été provoqué par le percement d’un bidon d’alcool pour tracteur et allumé par les S.S. En courant pour libérer son bétail, Monsieur LALOUA a été fauché par une rafale d’armes automatiques et son épouse menacée. Seize personnes ont été obligées de monter sur un camion qui a pris la direction de Sainte-Ménehould. A mi-chemin, nous sommes descendus de ce véhicule, suite à un encombrement provoqué par l’armée allemande en retraite. Notre trajet restant s’est fait à pied, sous la menace d’être tous fusillés en cas d’évasion. Nous sommes arrivés à Sainte-Ménehould dans une propriété occupée par les S.S. (maison LECOURTIER). »

En marche vers la mort

« Après plusieurs déplacements de cette propriété vers la commandanture, siège de la Gestapo et retour maison LECOURTIER, les habitants furent alignés le long d’un mur. Quatre hommes furent désignés pour être exécutés immédiatement, choisis par un responsable, à l’aide d’une lampe électrique à dynamo. Il se trouve que les deux frères LALOUA ont été désignés et sortis du rang, mais Monsieur NOIZET, maire, s’est interposé pour éviter la mort des deux frères – à savoir Roger et Jean – Jean a été repoussé et j’ai moi-même été sorti du rang.

Pour cette intervention, Monsieur NOIZET a reçu un coup de crosse. A ce moment précis, quatre jeunes gens étaient désignés : LALOUA Roger, GOBILLARD Marcel, DIDA Serge et RIFFLARD Alfred. Le responsable du tri a dit : « bourgmestre, quatre hommes morts tout de suite prévenir famille ». Nous sommes alors montés sur un camion allemand réquisitionné par le S.S. sous la menace. Les autres habitants de Somme-Tourbe, frappés, furent renvoyés sans autres explications.

Ce véhicule nous a emmenés à la sortie de Sainte-Ménehould dans un petit champ, à proximité d’une maison (voir stèle du souvenir). »

La vie sauve

« Deux groupes ont été formés (LAOUA-GOBILLARD) (DIDA-RIFFLARD), un S.S. derrière chaque groupe. Il faisait nuit. Nous étions le 29 août. Après quelques pas dans le champ, j’ai frappé le bras du S.S. qui portait un pistolet, avec mon poing gauche. Surpris, ce dernier a vraisemblablement été déséquilibré. Ceci me permit de m’enfuir en criant à DIDA sauve-toi. Je suis gaucher et le coup porté m’a provoqué une cassure du poignet. De la part de DIDA aucune réaction, car il avait reçu plusieurs coups sur le crâne et la face. Dans ma course, je suis tombé dans la rivière en contrebas, l’Aisne, je crois, après avoir franchi un grillage de un mètre quatre-vingt environ. J’ai attendu le lever du jour pour réagir. Je suis retourné avec précaution à la hauteur de la maison. Une dame m’a demandé de partir, car les Allemands étaient encore sur place avec brassards de la Croix Rouge, ainsi que des voitures à croix rouge, méthode de camouflage de l’armée allemande pour éviter d’être attaquée.

Protégé par une haie, j’ai vu mes trois camarades alignés sur l’herbe, tués d’une balle dans la tête. Dans ma course pour échapper aux tueurs, j’avais perdu mes sandales et cette brave femme dont le mari était dans la division LECLERC me les a redonnées en me demandant à nouveau de partir vite de cette zone. De là, à pied, avec un vieil outil sur l’épaule, j’ai regagné Somme-Tourbe en évitant les grandes routes. J’ai passé la nuit du 29 au 30 août dans une grange à Maffrecourt. Je souffrais énormément et je n’avais pas mangé depuis le 28.

La première personne que j’ai rencontrée en arrivant au village fut Madame GOBILLARD mère. Après une courte question, je lui annonçai que son fils était mort – grande douleur pour cette mère. Ensuite, je suis arrivé chez Martial qui est tombé dans mes bras, heureux de me revoir vivant.

Et puis vint cette triste cérémonie pour les familles en deuil.

Une question reste toujours posée : pourquoi ce déplacement à Somme-Tourbe pour effectuer cette basse besogne, car rien ne pouvait justifier cette tuerie dans ce petit village tranquille.

e suis rentré chez moi, à Saint-Gilles. J’ai dû revenir à Sainte-Ménehould à l’hôpital (car un soldat allemand blessé dont le signalement correspondait à ma déclaration y était soigné) mais ce n’était pas le responsable en question. La gendarmerie de Fismes m’a demandé de faire une déclaration sur cette tragédie, le 5 novembre 1944, afin de rechercher les criminels de guerre. Chose faite sans résultat.

Pour mémoire, quelques jours avant cette tragédie, une escadrille d’avions américains avait mitraillé des wagons en gare de Somme-Tourbe. »

La vie reprend son cours

Bien sûr, Alfred RIFFLARD n’oubliera jamais cette nuit où il a rencontré la mort. Il est revenu trois fois se recueillir sur le lieu de l’exécution. Il a gardé un bon souvenir, et oui, de son séjour à Somme-Tourbe, village qui a su l’accueillir. Il a pour la famille MILLARD une solide affection, eux qui ont su le cacher au péril de leur vie. Il revient parfois à Somme-Tourbe pour un enterrement.

Une idée ne le quitte pas : pourquoi le déplacement de cette troupe de tueurs à Somme-Tourbe ? Il a pu avoir accès aux archives par mesure dérogatoire sans obtenir de réponse. Peut-être n’y a-t-il pas de réponse. Que d’actes cruels et insensés ont été commis lors de la retraite des troupes allemandes !

Breveté de l’école aéronavale de Rochefort, Alfred RIFFLARD rentrera à Air France où il fera carrière. Il se mariera en 1946, aura deux enfants qui ont, comme on dit, une brillante situation. Les petits enfants prennent la relève (l’un est sorti de Sciences Po). On peut imaginer que leur grand-père a su, dans l’événement exceptionnel qu’il a vécu, sublimer ses qualités et s’ouvrir à une vie riche et une vieillesse heureuse.

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