Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

SIMPLE ET EMOUVANTE HISTOIRE D’UN « POILU » D’ARGONNE

dimanche 17 avril 2005, par L’Abbé Gandon


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Le 6 août 1914, le soldat Léon Sébelin s’embarque à la gare de l’Est pour rejoindre son corps, le 155ème Régiment d’Infanterie. Sa jeune femme et son bambin de sept ans sont venus l’accompagner jusqu’au train.

Affecté à la 8ème Compagnie, il participera à toutes les opérations du Régiment, au Bois des Chevaliers, puis aux attaques allemandes dans le Bois de la Gruerie en Argonne.

De ce secteur il écrit à sa femme : « Nous avons de la boue jusqu’aux genoux ; si tu nous voyais sortir, on dirait des tas de boue gluante ». Ce sont des combats et des bombardements incessants, les sapes, les mines les grenades : « le 6 février 1915, il ne reste que huit cents ou neuf cents des trois mille du 155ème. Il est question de nous envoyer au repos pour nous reformer. Nous avons perdu beaucoup d’hommes au cours de la dernière attaque du 29 janvier 1915. »

Sébelin note un détail : « Nous avons fait un prisonnier et quand nous lui avons donné du pain, il était épaté de voir qu’il était blanc ; à côté du leur, c’est du gâteau. On leur a dit que nous crevions de faim. Eux aussi en ont assez de la guerre. »

Le 26 avril 1915, il écrit, mais sans récrimination : « Depuis mon départ de Paris, je ne me suis pas déshabillé une seule fois pour dormir ». Il ajoute une lueur d’espoir : « Je crois que cela va aller maintenant, car, avec l’Italie et son armée toute fraîche, les Austroboches ne pourront plus faire face. Ne vous faites pas de bile : avec mon service d’agent de liaison, je suis moins en danger ». Pieux mensonge pour rassurer sa femme, car les agents de liaison sont souvent plus exposés que leurs camarades.

Sur des demandes de détail, il écrit plus longuement à sa femme le 25 juin 1915 :

« Comme tu as pu voir dans les communiqués, ça a chauffé entre Vienne-le-Château et Binarville. Nous venions d’être remplacés par le 112ème, aussi les Boches en ont profité pour attaquer, dimanche (20 juin). A dix heures, on nous donnait l’ordre de quitter Moiremont en Argonne alors que nous allions manger la soupe et à trois heures, la 8ème Cie part à la contre-attaque que nous avons menée rigoureusement. Il a fallu sortir à nouveau la baïonnette et nous avons repris presque tout le terrain perdu, sauf un petit bout de tranchée. Te dire comment je suis encore en vie, c’est un miracle. Heureusement que quelqu’un me protège là-haut. Nous sommes restés plus de trente heures sans boire ni manger. Dans la nuit du lundi au mardi, nous avons été bombardés avec toutes sortes de calibres d’obus, mines, bombes et gaz asphyxiants. Nous avons été bien servis. J’ai beaucoup pensé à vous. Nous avons laissé cent vingt camarades, dont les deux lieutenants (il s’agit du lieutenant Baulin, tué et du sous-lieutenant Haquin, blessé). La 8ème Cie va être citée à l’ordre du jour de l’Armée, c’est le Général qui nous l’a dit en nous faisant ses compliments. Nous sommes maintenant des enfants gâtés du Colonel. »

Quelques jours plus tard : «  Nous venons d’être relevés du Bois de Gruerie ; je ne sais comment j’en suis revenu, car nous avons recommencé le 30 juin et nous en avons encore laissé un grand nombre. »

Mais le régiment n’est pas relevé, comme le croit Sébelin. On se contente de lui donner un secteur plus à droite, Saint-Hubert – Marie-Thérèse. Le 2 août, Sébelin écrit : « Nous sommes toujours en première ligne, mais nous repoussons toutes les attaques. Excuses la brièveté de cette lettre ». C’est sa dernière lettre.

Personne ne peut donner le moindre renseignement, ni le Colonel, ni le Capitaine, ni les camarades. Une sèche mention officielle « disparu au cours du combat de Marie-Thérèse , présumé prisonnier. »

La tranchée de Marie-Thérèse

Mais le 23 septembre 1915, par l’intermédiaire du comité féminin national de Magdebourg, en Prusse, un officier allemand écrivait du front pour informer Madame Sébelin du décès de son mari. La lettre disait : « Le 2 août, cet officier vit un soldat français grièvement blessé qui mourut quelques instants après et lui demanda d’écrire cette triste nouvelle à sa femme, à Paris. Ce soldat décédé s’appelait Léon Sébelin et il est enseveli à Fontaine-la-Mitte, près de Saint-Hubert ». Le comité ajoutait : « Malgré que les Français soient nos ennemis, nous comprenons, ici, en Allemagne, ce que c’est que d’être sans nouvelles d’un être que l’on chérit. »

Le soldat Sébelin fut retrouvé en 1922, après bien des recherches, là où les Allemands l’avaient inhumé, près de la Harazée. Telle est la simple et émouvante histoire d’un « poilu » de l’Argonne. Emouvant aussi le souci de cet officier allemand de tenir la promesse faite à un soldat français mourant dans ce secteur terrible, où les combattants n’avaient guère le temps d’écrire, même à leur famille.

Archives de Monsieur l’Abbé GANDON

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