Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

UN ARGONNAIS DANS LA TOURMENTE DE LA GRANDE GUERRE

samedi 16 avril 2005, par Raymond Gérardot


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Au moment où une quinzaine de poilus sont encore de ce monde, un devoir de mémoire m’a fait relire puis rédiger les lettres de mon père Maurice, écrites au front pendant la première guerre mondiale.

Parmi toutes ces lettres qui m’ont été confiées par la famille, j’ai choisi celles qui décrivent cette terrible guerre, celles qui montrent la douleur, mais aussi les valeurs du travail et du devoir accompli.

De juin 1917 jusqu’à l’armistice, aucune lettre n’a été retrouvée ! Même si « le Soldat » paraît quelquefois résigné, quelquefois rebelle, il dit d’une façon simple ce que chaque « homme » vivait au quotidien.

5 août 1914

Chers parents,

Nous sommes à une dizaine de kilomètres de la frontière. Vous voyez que l’on marche vite. Le régiment cantonne à saint Benoît dans la Meuse prêt à faire feu à tout moment. On vient de toucher 230 cartouches chacun. Ne vous faites pas de bile, on boit du vin à 0,40 F le litre. C’est la bonne vie mais on est prêt à leur envoyer des pruneaux. Ma foi si on y reste tant pis ! Le bruit court ici que les Prussiens ont une peur terrible ! Au contraire chez nous la bonne humeur règne partout.

C’est presque sûr pour demain. Nous marcherons jusqu’au bout, mieux vaut y laisser sa peau que de les laisser entrer en France !

Il n’y a pas moyen de toucher le mandat que vous m’avez envoyé mais puisque on va en Allemagne on n’a pas besoin d’argent français.

Ne vous faites pas de mauvais sang pour nous. Que voulez-vous, le sort est comme ça.

Je vous quitte en vous embrassant bien fort.

Vos fils.

Maurice et Raymond
12 août 1914

Chers parents,

En ce moment, nous occupons une ferme dont les propriétaires sont partis. Je vous assure qu’on ne manque de rien. On mange les lapins, les poules et les canards.

La guerre est un malheur ! Elle fera verser bien des larmes, j’en suis sûr. Mais résignons-nous car il fallait la faire.

Nous ne sommes pas les plus malheureux ici parce qu’il y a des réservistes qui ont femmes et enfants et qui sans doute ne reviendront jamais. Si la destinée veut que nous y laissions notre peau alors tant pis !

Pour le moment tout va bien et nous vous embrassons bien fort.

Vos fils

Maurice et Raymond
5 décembre 1914

Chers parents,

Nous sommes maintenant devant Verdun en première ligne et je vous assure que ça tape fort. Je trouve un moment d’accalmie pour vous écrire. Nous avons de la neige, mais je n’ai pas froid. On a des couvre-pieds pour dormir dans les tranchées et celui qui sait s’arranger n’est pas mal du tout ! Il faut éviter la boue quand on peut. Ce n’est pas toujours possible et c’est ça le plus dur. Heureusement, on nous donne des caleçons et des chaussettes. Cette vie n’est pas bien gaie mais on s’habitue à tout.

Tout ça n’est rien auprès des obus qui tombent et des balles qui sifflent pendant des journées entières. Vivement que la fin arrive ! On a à manger et on nous donne du café. J’ai reçu votre colis. Les poires et le chocolat étaient très bons. Il arrive des quantités d’effets pour la compagnie et nous n’avons besoin de rien.

J’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Raymond a reçu des « shrapnels » dans le bras. Il a eu beaucoup de chance. Il n’est pas très gravement blessé.

Je ne vous en mets pas plus long car on va reprendre le combat.

Vos fils qui vous aiment.

Maurice et Raymond.
10 janvier 1915

Chers parents,

Nous sommes au repos à Rupt en Woëvre. Nous sommes en bonne santé mais les poux se sont propagés. Tout le monde en a et personne n’y fait plus attention. Quand on a un moment chacun tire sa liquette et fait la chasse, c’est une distraction comme une autre. Il a beaucoup plu la semaine dernière et nous étions dans la boue jusqu’au cou.

Maintenant, il gèle et il ne faut pas penser qu’on a froid.

On vient de passer cinq jours de combats souvent au corps à corps au couteau et à la baïonnette. C’est une arme terrible quand on sait s’en servir. Je me demande comment cela est possible mais, c’est lui ou moi, alors on n’a pas le choix ! S’entretuer de cette façon. Voilà, je m’en suis sorti encore cette fois-ci.

Sur cent hommes, à la compagnie, il y a quatre-vingts blessés. On a donc des chances de s’en tirer.

J’ai reçu une lettre de Lucienne avec un mandat de 10 F. Je vais lui répondre.

Nous vous embrassons bien fort.

Vos fils qui vous aiment.

Maurice et Raymond.
10 mars 1915

Chers parents,

J’ai une bien triste nouvelle à vous annoncer : Raymond doit être prisonnier avec toute sa section au cours d’une attaque de nuit à la baïonnette. Je l’ai appris ce matin par un officier. Son secteur est loin du nôtre et je n’en sais pas plus pour l’instant. Mieux vaut qu’il soit prisonnier car les combats étaient terribles, les pertes des deux côtés sont énormes. On ne peut pas faire un pas sans rencontrer un cadavre ! Les tranchées en sont remplies. Nos 75 ont fait merveille !... Les morts abandonnés par les allemands sont par tas de sept ou huit et nous les avons utilisés pour relever le parapet de nos tranchées. Vous voyez c’est terrible et il faut un sacré moral pour résister à de pareils carnages !

Que voulez-vous le jour où notre heure sonnera, froussards ou courageux, il faudra qu’on y passe.

Quelle misère ! Que d’orphelins ! Dernièrement, je marchais à l’assaut à côté d’un pauvre père de quatre enfants qui tomba foudroyé à mes pieds. Ses dernières paroles ont été de savoir comment ses petits auraient du pain. Je l’ai encouragé et il est mort dans mes bras.

Vous avez travaillé dur pour élever vos neuf enfants et je vous en sais gré. Ayons toujours espoir de nous revoir. Maintenant la mort ne m’effraie plus. Elle plane continuellement au-dessus de nos têtes et je saurai la regarder en face !

Je vous souhaite beaucoup de courage. Ne vous inquiétez pas trop pour Raymond. Prisonnier, il a des chances de s’en sortir.

J’embrasse toute la famille.

Maurice.
18 mars 1915

Chers parents,

Quel terrible malheur frappe notre famille ! Raymond n’est pas prisonnier mais il a été tué. Son secteur était tellement dangereux ! Vous décrire l’aspect du champ de bataille est une chose trop monstrueuse pour que je le fasse. Ce jour là, au cours des combats, un éclat d’obus est entré par le côté et lui a traversé les poumons. Il n’a pas souffert, même pas prononcé un seul mot. Un simple râle et la mort avait fait son œuvre. Ce sont des camarades à lui qui l’ont déposé dans sa dernière demeure. Moi, quoique courageux, je n’aurai pas pu accomplir cette tâche.

Ne craignez rien, je connais l’endroit. Il est inaccessible de jour, continuellement battu par les balles et les obus. Mais la nuit, avec ses copains, je suis allé tout de même lui dire un dernier adieu. J’ai écrit son nom sur une carte et je l’ai mise dans une petite bouteille blanche bien fermée que nous avons placée dans sa tombe. Il n’y aura aucun doute. J’espère que nous aurons la consolation après cette terrible guerre de ramener sa glorieuse dépouille auprès de notre famille. Vous ne pouvez pas savoir le coup fatal que j’ai ressenti. Lui qui avait travaillé avec moi depuis notre enfance.

Je me demande parfois ce qu’on vient faire sur cette terre. Travailler sans relâche et puis en quelques secondes tout s’envole comme dans un rêve. Si je tombe à mon tour, vous pourrez être fiers et marcher la tête haute, nous aurons fait notre devoir. Que le reste de la petite famille suive notre exemple.

Tu m’apprends que Pauline a mis au monde une seconde fille. Ils auraient voulu le souhait du roi mais pour ce qu’on fait des garçons en ce moment, c’est inutile !

Je termine en vous souhaitant beaucoup de courage et de résignation.
Votre fils qui ne pense qu’à vous et qui embrasse la famille de tout son cœur.

Maurice.
30 avril 1915

Chers parents,

Vous avez dû voir dans les journaux les attaques répétées sur la tranchée de Calonne et Saint Rémi. Les allemands ont réussi à enfoncer nos lignes sur deux kilomètres mais ils ont battu en retraite car leurs pertes étaient effroyables ! Nos 75 les fauchaient à 200 mètres à tir débouché… De plus, nos régiments ont des équipes d’égorgeurs armés de grenades et d’un poignard. Ils ont pour mission de nettoyer les tranchées sitôt l’attaque. Vous dire le carnage !...

Les officiers évaluent leurs pertes à 15.000 hommes. Les nôtres aussi sont sérieuses. La 8ème compagnie est revenue avec seulement 18 hommes. Les cadavres s’amoncellent partout sur un mètre de haut.

C’est indescriptible !...

Les prisonniers que nous avons faits étaient ivres et les médecins ont constaté qu’ils étaient piqués à la morphine.

Actuellement nous avons devant nous des régiments avec beaucoup de jeunes allemands âgés seulement de quinze ou seize ans ! C’est tout de même malheureux de mourir à cet âge !...

A quand donc la fin du supplice ?

J’embrasse toute la famille.

Votre fils

Maurice.
5 octobre 1915

Chers tous,

Nous sommes aux Eparges. Encore une fois on a eu chaud ! Les tranchées allemandes ont été bombardées pendant trois jours. Tout est bouleversé, pulvérisé…

Voici ce qui s’est passé pendant la dernière attaque. Toute notre compagnie est partie d’un bel élan, baïonnette au canon et au son du clairon. Pendant trois cents mètres nous chargeons en direction des tranchées allemandes sous une grêle de balles. A trente mètres, le réseau de barbelés que l’on croyait anéanti est intact et chacun se terre en vitesse car ça siffle de tous les côtés. Les blessés sont achevés par les allemands qui nous tirent dessus à bout portant. Quatre copains sont tués près de moi. Mon bouteillon et mon sac sont transpercés de plusieurs balles.

Quand l’ordre de repli est donné, notre compagnie est pratiquement anéantie. Nous rentrons avec vingt-huit hommes et je suis de ceux-là. Mon Dieu quelle boucherie ! La fin au plus vite ! Ayons confiance.

Votre fils qui vous aime.

Maurice
16 juin 1916

Chers parents

Je suis au repos pendant quatre jours dans les bois. Je préfère celà aux granges pleines de poux ! Je vous joins un diplôme que le colonel a distribué à tous les survivants qui ont pris part à toutes les attaques aux Eparges et je vous assure qu’on n’est pas nombreux ! On se demande encore comment on a pu s’en sortir. Si on est encore là, c’est plutôt de la chance qu’un honneur.

Dans quelques jours nous devons relever le 132ème en 1ère ligne. C’est un peu plus calme qu’aux Eparges où nous étions à 20 mètres des allemands.

Ici il fait beau. La fenaison doit être commencée et vous devez avoir beaucoup de travail. Dire qu’il y a ici des bras pleins de vigueur qui ne demandent qu’à travailler !...

A quand donc la fin du supplice ?

Votre fils

Maurice.
30 septembre 1916

Chers parents,

Ma compagnie est exactement à droite de « Bouchavenne ». Je crois que personne ici ne demande à retourner au combat !... C’est effrayant. Une pareille tuerie d’un côté comme de l’autre. Je me demande si je pourrai raconter un jour ce que j’ai vécu !

Le plus terrible, c’est cette nouvelle campagne d’hiver qui s’annonce.
Ne croyez pas les journaux qui disent que les allemands n’ont plus d’hommes et qu’ils crèvent la faim. Ne croyez pas ces mensonges. Dans les tranchées de 1ère ligne, tous les allemands avaient deux bidons pleins et pas d’eau comme nous s’il vous plait (vin, limonade, café…) et pour manger (pâté, saucisson…)

Quant à nous jamais nous n’avons été si mal ! Heureusement que nous avons pris leurs 1ères lignes.

Mais à quand donc la fin de ce supplice !

Je vous embrasse. Votre fils pour la vie.

Maurice
23 janvier 1917

Chers parents,

Je vous écris aujourd’hui pour passer ma colère ! Ici, les officiers comme les simples soldats ont le moral au plus bas je vous l’assure. Maintenant on en a marre et plus que marre ! Après tout on s’en fiche, et peu importe les conséquences. On a déjà été condamné à mort quand on nous a envoyé ici. Ils ne vont pas le faire une deuxième fois !...

Qu’on nous fiche LA PAIX !...qu’on nous renvoie chez nous, c’est tout ce que nous demandons.

Votre fils qui vous aime.

Maurice.
22 avril 1917

Chers parents,

Je suis au repos quelques jours. Il paraît que les permissions seraient suspendues. Je crois que c’est faux mais attendons.

Nous venons de faire du bon travail ! Mon régiment a fait 800 prisonniers, pris 29 canons, des mitrailleuses et beaucoup de munitions. Pour ma part, j’ai fait quatre prisonniers et je vous assure qu’ils n’étaient pas du tout rassurés les « mecs ».

Assurément, la guerre entre dans une phase nouvelle mais il ne faut pas encore crier Victoire.

Les allemands sont encore solides et avant de succomber, ils essaieront de nous faire le plus de mal possible.

J’ai reçu la lettre de Lucienne et je suis heureux de vous savoir tous en bonne santé.

Je vous quitte dans l’espoir de vous revoir bientôt

Maurice.
28 mai 1917

Chers parents,

Vous devez vous impatienter de ne pas recevoir de mes nouvelles. Nous sommes pour quelque temps en seconde ligne et jamais nous n’avons été si heureux ! On voudrait bien que ça continue…

On a fait des abris en feuillage et par ce soleil on pique de bons « roupillons ». Nous sommes bien ravitaillés. Nous touchons un repas de bœuf et un de mouton avec des patates, des haricots ou des nouilles. On a un quart de vin tous les jours et quelquefois deux. Il n’y a donc pas lieu de se plaindre mais on sait que ça ne va pas durer.

Les allemands ont encore reçu de bonnes « pâtées ».Toutes les attaques qu’ils provoquent sont vite enrayées.

On espère que la Victoire finale n’est pas loin grâce à nos nouveaux alliés.

Je vous quitte en bonne santé et je vous espère de même.

Je vous embrasse de grand cœur.

Votre fils

Maurice
11 novembre 1918

J’étais en permission depuis la veille. Le train me déposa au Bourget. Je revenais de me battre au mont d’Origny… Un camion me prit en stop et me laissa aux portes de Paris. La capitale était en délire. J’entendais les cloches du Sacré Cœur. Une mer humaine déferlait dans les rues. On s’embrassait, on pleurait on chantait…

Nous étions fêtés, congratulés…J’ai vu, au perron de l’Opéra, la grande Marthe Chanal chanter la Marseillaise enveloppée dans un immense drapeau. Mes copains avaient tous les larmes aux yeux en reprenant le refrain. Les civils chantaient avec nous…Ce fut un moment inoubliable…

Je me souviens aussi d’un repas de fortune qu’on nous a offert dans un petit bistrot près de l’Opéra.

A l’aube de cette nuit là, je me suis endormi dans des draps blancs pour la première fois depuis bien longtemps !…

Né le 25 mars 1891 à Binarville, Maurice Gérardot est le troisième d’une famille de neuf enfants. Il a été mobilisé au 106ème régiment d’infanterie, 9ème compagnie, à Châlons-sur- Marne le 2 août 1914.

Il a fait toute la guerre contre l’Allemagne et l’Autriche Hongrie : les Eparges, Verdun, le Chemin des Dames, la Somme, jusqu’au 9 novembre 1918. Le 11 novembre 1918, il était en permission et se trouvait à Paris.

Trois citations à l’ordre de la division et du régiment.
Croix de guerre une étoile de bronze, une étoile d’argent, une étoile d’or.

Médaille militaire.

Médaille interalliée dite de la Victoire.

Maurice Gérardot est devenu agriculteur à Villers en Argonne. Il s’était promis de ne jamais avoir d’enfant, ne voulant pas « donner de la chair aux canons. Et puis il s’est marié et a eu quand même un fils. Pendant le conflit 1939-1945, il s’est encore mis au service de la France en entrant dans la Résistance.

Croix de guerre avec étoile d’argent.

Il s’est éteint à Villers en Argonne le 14 mai 1971 à l’âge de 80 ans.

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