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Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Verdun… un an avant

NOUS AUTRES, A VAUQUOIS

BAPTEME DU FEU

samedi 25 octobre 2003, par Henry Boet


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Notre camarade Henri BOET, journaliste chevronné, s’était engagé à l’âge de dix-sept ans. Il a écrit et publié ses souvenirs de 1914-1918. Nous en extrayons le récit qu’il a consacré à son baptême du feu qui eut lieu à Vauquois. Les combats pour la conquête de la Butte de Vauquois sont entrés dans la légende héroïque. André PEZARD, fantassin comme BOET, en a décrit l’horreur et les acharnements dans son livre, « nous autres à Vauquois ».

« Formez la carapace ! »

Le « nouveau », monté en renfort dans un sale village d’arrière-front de la Meuse, en plein hiver, évoque instinctivement les exercices rebutants de la caserne. Au dessus du bois, les shrapnells éclatent. Peut-il deviner, lui, que plus tard, beaucoup plus tard, l’une de ces billes, qu’ils projettent en gerbe aujourd’hui, lui trouera la poitrine ?… C’est, ce soir-là, son baptême du feu.

La marche reprend, à la file indienne dès lors. On monte à Vauquois, conquis quelques jours auparavant au prix d’une hécatombe. Les courroies des cartouchières et du sac, le bidon, la musette vous cisaillent tout le torse. L’on avance à l’aveuglette, non sans choir, parfois, dans un trou d’obus, évitant à grand peine l’enlisement sournois. Enfin, un boyau vous happe. Il faut grimper, toujours, en se cognant aux parois de glaise, glisser sur le sol boueux, trébucher, les pieds meurtris, tomber aussi, s’arrêter souvent aux cris étouffés de « çà ne suit pas », repartir encore avec ce mouvement d’épaules qui réajuste l’équipement et remet en place la bretelle du fusil.
Au bout de plusieurs heures, endoloris, harassés, les hommes parviennent en première ligne. La relève s’accomplit entre gradés. Déjà, les anciens occupants descendent, sans mot dire, le plus vite possible, fuient presque…

Le froid de la nuit vous glace. Au petit jour, livide, l’horizon restreint dévoile lentement son mystère d’épouvante. Il est tissé de cadavres. L’un d’eux, le cou ouvert, sans tête, fait penser à quelque éventaire de boucher. Un autre gît, non loin, éventré, les entrailles déjà vertes dehors. Des parapets sont étayés de chair morte. Une odeur putride émane de tout cela.

D’une tranchée à l’autre, les coups de feu claquent sec, déchirant l’air. Imprudents ou mal protégés, des compagnons tombent, généralement touchés à la tête, et se mettent à râler. Des blessés, qu’on ne peut secourir pendant le jour, égrènent en de pitoyables chapelets leurs plaintes désespérées. Certains passages, notamment celui conduisant aux « feuillées » simple trou, sont mortels ; on ne peut s’y couler qu’en rampant dans la boue.

D’un mur de l’église ou du pied d’un arbre squelettique, haché par la mitraille, aux moignons déchiquetés – les derniers vestiges restant debout du village – « ils » tirent sur nous. Entre les deux talus de terre, séparés de vingt-cinq mètres au maximum, des corps sont accrochés aux fils de fer, en travers des chevaux de frise, membres ballants, la tête face au ciel dans un dernier regard ou bien plongée vers la terre, tels de macabres pantins disloqués.

La garde dure quarante-huit heures, ainsi. Après, la section passe en soutien, le long des boyaux adjacents, dans de frêles abris infestés par la vermine et recouverts d’une tôle ondulée ou plus souvent de toiles de tente. Il pleut interminablement.

Périodiquement, la séance de crapouillots fait rage. Les projectiles, à la fin de leur course au zénith, tombent verticalement. Chacun croit que c’est sur lui et cherche à s’en garer, mais vainement car la tranchée est pleine de monde. Il n’y a qu’à attendre, frissonnant, tremblant, l’angoisse au cœur. Des torpilles bourrées de poudre sont aussi projetées avec un bruit sourd et elles éclatent violemment, tuant – ça c’est vu – une douzaine d’hommes à la fois. Des camarades sont enfouis vivants dans la terre qui s’entrouvre sous l’explosion des gros « noirs ».

Certain jour, à l’instant même du second bombardement quotidien, un orage grondait sur la butte sinistre, déjà réduite en cendres, l’environnant d’éclairs. le feu du ciel et celui de la terre façonnaient sur les têtes une vision d’Apocalypse. D’un côté et de l’autre, éperdus, tous les hommes avaient fui, vers le bas !

Le régiment ne devait plus jamais éprouver une telle impression d’horreur, même à Bouchavesnes, au moment crucial de l’offensive de la Somme ; là où, en l’espace d’une seule journée, des dizaines de milliers d’obus martelèrent, sans discontinuer, ses positions d’attaque.

A la tombée de la nuit, le ravitaillement montait : aliments froids, mauvais et mal préparés, à peu près immangeables. Il fallait se rabattre sur les vivres de réserve et les provisions des colis ; à défaut, sur la demi-boule de pain dur. Le quart de pinard, la goutte de gnole, le café, lorsqu’on pouvait le réchauffer tant soit peu, recevaient meilleur accueil. La faim et la soif vous tenaillaient pourtant.

Une fois, en plein repas, des coups répétés au sol alertèrent les guetteurs. Des sapeurs du génie accoururent aussitôt, qui confirmèrent leurs craintes. Une galerie de mine cheminait sous la « guitoune ». Le fourneau ne devait exploser que plus tard et provoquer une féroce bataille, aux crêtes de l’entonnoir. Une semaine passa… La relève était annoncée pour le lendemain. Soudain, en pleine nuit, des cris s’élèvent. Un rideau de feu enveloppe les créneaux. Le commandant hurle ; sous son apostrophe, un lieutenant bondit par dessus le parapet et tombe mort. Les Allemands venaient de lancer leur première attaque au moyen de liquides enflammés. Ils prenaient pied immédiatement dans la tranchée et s’infiltraient plus avant.

A coups de fusil, de grenades, il fallut, durant toute la matinée, derrière des barricades de sacs de sable, leur couper le chemin. En fin d’après-midi, après une assez courte, mais violente préparation d’artillerie, la compagnie s’élançait à l’assaut, baïonnette au canon, et chassait l’ennemi décimé par l’avalanche de fer, abasourdi, moralement anéanti ; capturait aussi de pauvres hères.

Les survivants, enfin, se regroupèrent. Ecrasés de sommeil, ils attendirent la relève. Longtemps, celle-ci tarda. Finalement, certains bruits étouffés, devinés plutôt qu’entendus, l’annoncèrent.
Beaucoup des rescapés escaladèrent une paroi du boyau pour s’évader plus vite, trottant aussitôt sous la charge à perdre haleine. D’autres, éclopés, souffrants ou bien plus fatigués, simplement, traînaient leur peine le long des chemins creux, des sentiers ravinés, dans l’obscurité traîtresse. L’on croisait, en route, des brancardiers transportant les blessés aux postes de secours, des couples d’hommes tirant les morts en leurs toiles de tente – ce linceul – jusqu’au cimetière du bas piqué de croix de bois, les corvées meurtrières de la seconde ligne ravitaillant en munitions ou matériel ceux des tranchées.

On était sauvé, cette fois encore. Il fallait cependant aller très loin : loin des rafales de mitrailleuses, loin du piège aveuglant des fusées éclairantes, loin de l’obus aveugle, pour se sentir hors de danger. Puis, la mort possible, immédiate, ne desserrait son étreinte que provisoirement, afin de mieux vous reprendre plus tard, bientôt…

La gangue de la guerre, sa vraie gloire faite d’opprobres et de souffrance, emprisonnait à jamais le fantassin.

Henri BOET
Extrait de l’Almanach du Combattant

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