Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

ILS ONT VECU L’EVACUATION…

samedi 24 avril 2004, par Raymond Gérardot


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Nous sommes le mardi 11 juin 1940. Le maire a fait savoir qu’il fallait quitter le village, ce soir, avant 20 heures…

Il faut tout abandonner… sa maison, ses biens les plus précieux, ses animaux… On emporte un minimum de linge, de nourriture, d’objets divers… Un dernier regard, une larme essuyée furtivement et c’est fini… Reverrons-nous un jour ce petit coin d’Argonne ?

Soixante ans ont passé… Ils s’appellent Denise, André, Berthe, Lucienne, Charlotte, Ide, Agathe, Germaine, la mémoire est bonne, les détails sont nombreux et précis.

J’ai ressenti beaucoup d’émotion dans les récits qu’on m’a faits. Pas d’amertume ni de tristesse, mais le regret d’avoir perdu une partie de leur jeunesse, de leur vie. Ils avaient alors quinze, vingt ans ou étaient de jeunes parents.

Faites lire ou mieux racontez ces terribles moments à vos proches et surtout à la jeune génération. C’est une parcelle de notre histoire.
Merci à vous tous d’avoir bien voulu me confier vos souvenirs.

R. GERARDOT

Le maire, Monsieur OPTAT JEANSON, a fait savoir à la population qu’il fallait quitter le village le 11 juin avant 20 heures. Ma tante Antoinette d’Eclaires qui était venue le lendemain 12 juin pour chercher des affaires a dit : « c’était un village mort ! un village fantôme ! ».

Mes parents et moi sommes partis avec nos voisins d’en face, Monsieur et Madame MAIGRET, à pied derrière la voiture à chevaux. Peu de gens avaient alors une voiture automobile. Nous étions également avec la famille GUILLAUME. On avait pris « un barda ». La voiture était pleine jusqu’aux « échelettes » : draps, couvertures, matelas, linge…

On nous avait dit : «  Mettez les affaires que vous n’emportez pas dans une pièce ». Mais je pense qu’on a dû fouiller partout. J’ai retrouvé un plat dans la cuisinière sous les décombres !

Le premier soir, on a dormi à Noirlieu dans la paille et du foin bien poussiéreux. Ensuite, on dormait où on pouvait : dans les fossés ou sous les chariots, pour être abrités des bombes. A Brienn-le-Château, la nuit, on a essuyé un bombardement.

Nous avions pris très peu de ravitaillement. On avait l’impression qu’on ne devait plus ni boire ni manger. On était perdu « à fait ». En ce qui me concerne, j’ai mangé du sucre et du chocolat pendant quinze jours, sans pain bien sûr !

Dans l’Aube, on a rencontré les parents du René CHAMPION. Les routes étaient pleines de réfugiés qui venaient de partout.

Un jour, on a dormi dans un fossé. Dans la nuit, une bagarre a éclaté pas loin de moi et quelqu’un a été tué.

Une autre fois, un homme à bicyclette s’est approché de nous et nous a dit : « Ne restez pas là ce soir, allez plus loin, la bataille va avoir lieu ici ! » Nous étions très fatigués. Quoi faire ? On a vu une ferme au loin, en haut d’une côte. On est allé s’y réfugier. La ferme était vide et on a dormi dans la cave. Le lendemain, quand on est redescendu, tout avait été massacré, bombardé. Qui nous avait dit de partir ?

Je pense qu’on est arrivé à une trentaine de kilomètres de Dijon. Je disais toujours : « Plus on avance, plus on entend le canon ! »
Les Allemands nous ont rattrapés. Je me souviens de ce « tank » recouvert d’une immense croix gammée ! Encore aujourd’hui, si je revois une croix gammée sur des journaux ou à la télé, ça me rend malade !

Ca m’a tellement marquée !

Les Allemands nous ont fait arrêter et nous ont donné à manger chaud, du riz avec du veau. Moi qui n’aimait pas le riz ! …

Ils nous ont respectés.

Et ce fut le retour…

On est rentrés par la route d’Ante et en découvrant le village, on a bien vu qu’il n’y avait plus de clocher. Quelle angoisse ! Notre maison ?

En arrivant dans le village, mon père est monté sur le tas de décombres et s’est mis à pleurer. Le village avait brûlé sur 800 mètres de long. On s’est installés dans la maison de la grand-mère qui n’avait pas été détruite. On a seulement retrouvé notre chat (s’il avait pu parler…) On a commencé à ranger, à revivre un peu. Le 14 juillet, vers 23 heures, il y a eu un terrible orage sur Villers et la foudre est tombée sur la maison de la grand-mère. Tout a été anéanti, rien n’a été sauvé. On n’avait même pas un mouchoir pour sécher nos larmes…

Monsieur et Madame ROLLET nous ont prêté deux pièces de leur maison et nous ont donné du pain. On a refait le jardin, un poulailler.

Le 8 septembre 1941, on est rentré dans un baraquement provisoire et c’est seulement dix ans plus tard que notre maison a été reconstruite.

J’avais quinze ans, ma jeunesse était finie ! je me suis repliée sur moi-même… Et maintenant, plus je vieillis, plus j’y pense.

Denise

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