Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

LE CASINO

mardi 27 juillet 2004, par Luc Delemotte


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Le désir de doter la ville d’une salle des fêtes spacieuse date de la moitié du XIXème siècle. A l’époque, les réunions, bals et banquets sont donnés à l’Hôtel de Ville, dans la salle de spectacles du 1er étage. A la demande du Maire, l’architecte châlonnais Eugène GALOT dépose, le 23 avril 1866, deux projets :

Le premier consiste à diviser la grande salle de la mairie en deux parties : « l’une spéciale pour la bibliothèque proprement dite et l’autre pouvant être appelée à recevoir un musée. » L’architecte présente lui-même le second projet qui vise à transformer la remise des pompes à incendie sur la place :

« Le second projet est plus important. Il aurait pour but de remplacer principalement la salle de spectacle actuelle par une autre salle plus spacieuse et pouvant servir alternativement de salle de spectacle, salle de concert, salle de distribution de prix, salle de grande réunion annuelle du comité agricole, etc…

Dans ce programme, le corps de garde des troupes de passage et la remise des pompes à incendie seraient conservés au rez-de-chaussée. Alors, dans l’axe du bâtiment, on établirait un grand vestibule pouvant servir au besoin de salle d’élection ou de salle d’adjudication, afin d’éviter de fatiguer les salles décorées de la Mairie.

Au premier étage, la salle aurait seize mètres trente centimètres de longueur, sur neuf mètres de large, soit en superficie cent quarante six mètres carrés soixante dix centimètres.

Le théâtre actuel a quinze mètres cinquante centimètres de long sur huit de large, soit en superficie cent vingt-quatre mètres ; augmentation : vingt-deux mètres soixante dix centimètres. »

Eugène GALOT dresse les plans mais le manque d’ambition du projet ne doit pas satisfaire la municipalité. L’idée de construire une salle à l’emplacement de la remise des pompes fait toutefois son chemin.

Il faut attendre trente-trois ans ! Le 15 juin 1899, Henri PIQUART, architecte à Epernay, présente les plans d’un bâtiment aux dimensions plus appropriées.

La façade a une largeur de seize mètres cinquante et elle est telle qu’on la connaît aujourd’hui. Elle a connu peu de modifications. On peut toutefois s’étonner d’une telle architecture sur une place entourée de typiques bâtiments en gaize et briques. Mais les besoins de l’époque ont justifié cette insertion discutable. Quoi qu’il en soit, le 10 juin 1901, la construction de la salle des fêtes est confiée à l’entreprise ARTOISE-MARMOTTIN de la Neuville-au-Pont, pour un montant des adjudications de 36.914,08 Francs. L’immeuble sera moderne, éclairé au gaz. Le 9 juin 1900, Henri PIQUART étudie un plan d’éclairage composé de vingt-six becs et d’une rampe et le 12 août 1901, il propose les plans de la scène et des loges d’artistes. D’autres entreprises travaillent sur le chantier, notamment les frères JAUNET, du 36 et 38 Rue des Prés, qui fournissent deux chasse-roues en fonte moulée de cent seize kilos, pour un montant de 32,48 Francs.

Pendant que les murs montent, un litige se dresse entre Gustave ARTOISE et le Maire MOULIN. Le 9 mai 1903, l’entrepreneur assigne le Maire en Conseil de Préfecture. L’architecte PIQUART a fait un rapport préalable de justification de la dépense supplémentaire, mais il conclut un rapport négatif aux demandes d’ARTOISE, le 5 juillet 1908. Ce sera le premier conflit d’une longue série qui émaillera l’histoire du bâtiment.

Plan de la façade de Henri Piquard ( 1899 ).

Pour l’instant, en 1905, on songe à meubler et équiper la salle. Deux maisons parisiennes spécialisées se font concurrence. DIOSSE fils propose un devis de 4.922,50 Francs pour une scène, décor, façade, cent quarante fauteuils et cent soixante-huit stalles à bascule.

Mais ce sera Emile WESSBECHER qui remportera le marché. Plus compétitif, il propose entre autre lustres et appliques à gaz (voir illustration).

La salle remplit son office : elle accueille spectacles et réunions jusqu’à la déclaration de guerre. La ville, située près du front, se transforme en un vaste hôpital. Le 12 août 1916, le médecin-major de 1ère classe PICQUE informe le Maire des transformations qu’il souhaite faire effectuer :

« J’ai l’honneur de vous rendre compte qu’en exécution des travaux d’aménagement auxquels il est procédé dans la salle des fêtes de la ville de Sainte-Ménehould, actuellement occupée par l’ambulance 3/18, je me propose de pratiquer des ouvertures dans la couverture en terrasse zinguée qui est située sur chacune des ailes du bâtiment principal, pour obtenir un jour astral éclairant le fond des pièces donnant sur la place. Ce travail paraît d’une exécution relativement facile, eu égard au peu d’épaisseur du plafond à percer et ne peut compromettre la solidité ni l’étanchéité de l’immeuble.

Je me propose également de remplacer l’édicule construit devant l’entrée principale de la salle des fêtes, par une véranda en bois, fer et verre appuyés sur deux jambes de force de bois accolés (sic) à la façade de l’édifice. Cette véranda n’exigera qu’un petit nombre de scellements et la ville, en reprenant possession de son immeuble, pourra la faire disparaître si elle le juge à propos, sans dégradation appréciable à cette façade.

J’ai l’honneur de vous rendre compte que comme vous m’y avez autorisé oralement, j’ai fait aménager au premier étage de l’immeuble un édicule de W.C. à côté de celui qui existait antérieurement et fait voûter la passerelle donnant accès à ces cabinets. »

Le projet ne plait guère au Conseil Municipal qui délibère dès le lendemain et refuse toute participation pécuniaire. Toujours est-il que après guerre, les réparations sont confiées en 1924 à un entrepreneur rémois, Charles CAZIER. Les architectes ménéhildiens Messieurs DUFRESNE et R. MAURICE font le devis estimatif de réparations des couvertures. Le médecin-chef avait bien fait tailler dans le zinc.

Dès la fin du conflit, la vie s’organise et en 1919, le Conseil Municipal reçoit une proposition de M. PASSET pour exploiter un cinématographe (lettre du 1er août 1919) :

« Désirant apporter des améliorations matérielles à la salle des fêtes pour l’exploitation de notre cinématographe, notamment en remplaçant les bancs existants par des fauteuils, nous vous demandons un bail de 3-6-9 années résiliable à votre gré.

Le bail serait basé sur les prix de locations actuels, 90 Francs par semaine de location de salle, 40 Francs de droits des pauvres et payables par mensualités au taux de 520 Francs

En échange de ce bail, nous ferions abandon à fin d’exploitation à la ville de toutes les améliorations apportées à la salle des fêtes (non compris les appareils utiles à l’exploitation : dynamo, fils électriques, cabine, projecteurs, écran).

De plus, durant la période scolaire, nous organiserions des séances instructives et amusantes (jeudi en matinée) pour la jeunesse des écoles. A ces séances, les professeurs pourraient prendre la parole pour les explications utiles. Les programmes pourraient être établis avec leur concours. Le prix des places n’excéderait pas 0.75 par élève.

Nous pourrions, de temps en temps, donner quelques attractions théâtrales.

La salle resterait, comme par le passé, à la disposition de la municipalité, pour les distributions de prix, réunions, en dehors de nos jours d’exploitation, mais sans modifier notre disposition de matériel.

Nous nous réservons la faculté de louer la salle à des troupes ou sociétés de passage présentant un programme différent du nôtre. Dans ce cas, nous réserverions à la ville la location et les droits des pauvres habituels. »

La même année, MANGIN, adjoint au maire décédé, avertit que « M. le Colonel du 94ème Régiment d’Infanterie, dont deux bataillons vont tenir garnison en notre ville, lui a exprimé le désir d’y faire donner chaque semaine, par les soldats, des concerts gratuits dont pourra profiter la population civile. »

Le généreux PASSET loue les locaux jusqu’en 1923. La salle est utilisée à plein et le locataire envisage d’y donner comédies et opérettes. Il demande fort habilement, comme le démontre cette lettre du 22 mars 1920, des améliorations, tout en offrant des services non négligeables à la municipalité.

« Pour permettre une meilleure aération de la salle des fêtes, en particulier l’évacuation de la fumée, je vous demande de bien vouloir faire établir trois cheminées de dégagement dans le plafond. De cette manière, les dames seront moins incommodées et la projection bien meilleure. De plus, et en raison du succès grandissant des séances que je donne, j’aurais l’intention de donner, de temps en temps, des comédies et des opérettes. Pour cela, il serait nécessaire d’établir, à droite et à gauche de la scène, des locaux servant de loges aux artistes (un côté hommes, un côté dames).

Enfin, j’ai sous les yeux une notice du comité chargé de l’érection d’un monument à Sainte-Ménehould, qui fait un appel pour recueillir les fonds qui manquent pour terminer ce monument qui embellira la ville. Je suis heureux de vous proposer pour le 12 mai, veille de l’Ascension, une soirée extraordinaire dont le bénéfice intégral sera affecté à ce monument. Je vous soumettrai du reste le programme qui permettra à tous d’assister à une représentation extrêmement amusante et pour laquelle je me propose d’augmenter les places de 0F50 afin de pouvoir faire un don intéressant. »

Louis ROYER prend la succession de PASSET. Il signe le bail avec POUGNANT devant le notaire GUIBERT. La salle prend alors provisoirement le nom de Ciné-Théâtre. Le nouveau gérant ne discute pas le loyer fixé à 30 Francs par jour de représentation, mais il se plaint de la « politique culturelle » à Sainte-Ménehould, en 1925, dans un courrier qui mérite d’être publié :

« La ville de Sainte-Ménehould a été honorée, cette année 1925, de la visite d’une telle surabondance de spectacles forains, que de mémoire de vieux ménéhildien, on n’en a jamais vu autant.

Cela n’a pas été sans donner à la ville quelques profits, par les droits de place qui ont été perçus et par le droit des pauvres qui a été versé dans la caisse du Bureau de Bienfaisance. Il me semble, de prime abord, que tout est pour le mieux.

Pourtant, si l’on examine froidement les faits et qu’on les juge avec impartialité, on ne tarde pas à s’apercevoir que le profit est loin d’être si considérable qu’il le paraît à première vue. En effet, la plupart de ces établissements sont de véritables draineurs d’argent, draguant dans certaines poches jusqu’au dernier centime et, qui est pis, emportant vers d’autres villes des sommes élevées qui auraient continué leur circulation du boucher au fruitier, au charcutier, à l’épicier. Ces sommes passant dans le cours d’une année un nombre incalculable de fois des mains du client à celles des commerçants et vice-versa, paieraient, à chaque transaction, la taxe sur le chiffre d’affaires dont un dixième, vous savez, tombe dans la caisse municipale. On peut donc presque dire, sans exagération, que les gains cités plus haut sont compensés par des pertes, moins directes peut-être, mais réelles.

Mais là ne se bornent pas les inconvénients de ces visites trop fréquentes à mon gré. En effet, par le bail que vous connaissez, j’ai loué en permanence à la ville la salle des fêtes, pour y exploiter un établissement cinématographique. Cette location ai-je besoin de vous le rappeler, lui rapporte environ 4.000 F. annuellement et au Bureau de Bienfaisance, 2.000 F. Cette exploitation souffre durement de la situation signalée plus haut.

Admettons un instant qu’elle se perpétue indéfiniment, je me verrais dans l’obligation de liquider une affaire qui ne produirait plus rien et en présence d’un pareil exemple, il y aurait peu de chance qu’un autre vienne prendre la suite. Un peu de réflexion ne tarde pas à faire apparaître les conséquences qui en résulteraient pour les finances municipales, aussi j’ai trop de confiance dans votre souci des véritables intérêts de la ville, d’une part, et dans votre équité, d’autre part, pour ne pas être convaincu qui vous voudrez restreindre à une moyenne raisonnable ces séjours de forains, dans l’avenir. »

La municipalité aura-t-elle retenu la leçon d’économie ?

Très souvent, il y aura des litiges et des discussions entre les locataires et la mairie. Alexandre-Charles POUGNANT, Maire, signera les baux en 1927 avec M. PRESSON et en 1931 avec M. VIAL.

En 1936, le Préfet interdit la projection de quelques dizaines de films parmi lesquels « La Bête Humaine » ou « L’affaire Stavinski ».

La censure sera sans doute plus féroce encore pendant l’occupation.Que devient le Casino pendant cette période noire ? D’anciens ménéhildiens pourront témoigner des événements qui s’y sont déroulés, mais aucune archive ne peut nous éclairer.

En 1951, Alix BUACHE signera avec Albert PAILLERY devant le notaire Joseph BASTID. Ce dernier interviendra dans les tractations concernant une augmentation de 100% du loyer à l’occasion du renouvellement du bail. Les deux parties trouvent un accord. Albert PAILLERY doit construire un appentis pour y installer la cabine de cinéma et se mettre ainsi en conformité avec les normes de sécurité. Le voisin du Casino, Jean DERVAUX, fait don à la ville d’un terrain de 30 m2 et conclut sa lettre ainsi : « je m’en serais voulu de vendre cette parcelle de terrain à la ville. J’ai tenu ainsi à lui témoigner, par ce geste, mon attachement, après dix-huit années d’adoption. » (lettre au Maire du 19 novembre 1953.)

En 1964, le bail est signé entre Robert TEPAZ et Robert LANCELOT. Le gérant du Casino s’appelle REYNAUD. Mais le 31 décembre 1970, suite à la visite de la commission de sécurité, le Casino est fermé : « la salle étant totalement dépourvue d’éclairage de sécurité est considérée comme dangereuse. »

Toutefois, bon an mal an, le Casino va reprendre les séances de cinéma jusqu’en 1979, date à laquelle la salle sera fermée trois longues années.

La détermination du Maire Robert GAUTIER et de la municipalité aboutira à la réouverture de l’établissement, mais à partir de cette date, il perdra le nom de Casino. Il deviendra successivement « La Boîte à Tubes », « Le Jump » et aujourd’hui « le Kapittel » !

Le cinéma perdra en même temps la configuration d’une salle classique. Signe des temps, de l’évolution des goûts et des loisirs, cette salle pourra se transformer, à la fin de la projection, en boîte de nuit, pour le plus grand plaisir des noctambules argonnais. Mais les ménéhildiens nostalgiques regretteront toujours un peu cet endroit au charme désuet où se sont passés tant de moments d’émotions, de plaisir et de joie populaires.

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