Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

L’ANNEE DES FEUX A VERRIERES

lundi 19 juillet 2004, par Denis Marquet


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L’année 1896 laissera un souvenir impérissable et combien pénible dans les annales de Verrières.

Cultivateurs, bûcherons, sabotiers, tisserands voient arriver avec plaisir le printemps. On parle un peu des élections municipales qui doivent avoir lieu le 3 mai. Mais nul ne pense qu’elles auront des conséquences terribles pour toute la population.

Un homme de quarante-huit ans, Amédée CARRE, conseiller municipal, n’est pas réélu et il en ressent un vif dépit. D’aucuns l’entendent dire à l’issue du dépouillement du scrutin : « je ferai un coup de ma tête ». Parole en l’air, qu’un orgueil blessé, croit-on, lui fait prononcer et on l’oublie vite.

Mais le mercredi 24 juin, à une heure du matin, un incendie se déclare dans la grange d’Amédée CARRE. En peu de temps, le bâtiment et la récolte qu’il contenait sont la proie des flammes. Les commentaires vont leur train.

Pour les uns, c’est lui qui a mis le feu pour toucher les 2.700 F. pour lesquels elle était assurée. Pour les autres, il a voulu brûler sa femme qui y couchait. Ce n’était un mystère pour personne que le ménage n’allait pas, surtout depuis que « la Flaquette » était venue habiter la maison voisine… Ces deux raisons étaient valables, mais il y en avait une autre à laquelle personne ne songeait : c’est que ce premier incendie était le début d’un plan qu’en six semaines il avait établi et mûri. En mettant le feu chez lui, il voulait détourner les soupçons.

Une semaine après, le 1er juillet, à minuit et demi, l’alarme est donnée au centre du pays. La ferme exploitée par Alfred SAQUET est embrasée en un instant. Rien ne peut être sauvé. Les habitants ont tout juste le temps de fuir. Leur fillette, Germaine, s’enfuit même en chemise de nuit.

Les pompiers se précipitent à la mairie pour sortir la pompe. Monsieur BERCHE, l’instituteur, leur ouvre la porte de la remise à pompe et s’affaisse, terrassé par une crise cardiaque. Nul ne s’en aperçoit et la roue de la pompe lui passe sur le corps.

Les maisons voisines de Madame Veuve BOULON-GILLET, de Messieurs HUSSENET, BUIRETTE et de la succession du Général, habitées par plusieurs indigents, sont également atteintes et presque entièrement détruites, malgré le dévouement des pompiers de Verrières auxquels sont venus se joindre ceux de Daucourt, Argers et Sainte-Ménehould.

Il n’y a pas de doute, le feu a été mis, mais par qui ? La population est atterrée, surtout quand elle apprend la fin tragique de l’instituteur. Le 4 juillet, les habitants lui font des obsèques dignes d’un tel maître.

Dans l’assistance qui apporte au défunt le juste tribut d’hommage, d’estime et d’affection, on remarque le Maire, le conseil municipal, les pompiers, l’inspecteur de l’enseignement primaire, les instituteurs du canton, une foule émue et recueillie. CARRE est là, lui aussi, impassible…

Après la cérémonie religieuse, au moment où le cercueil va être placé sur la voiture des pompes funèbres pour être reconduit à Arzillières (son pays natal) plusieurs discours sont prononcés. Après l’inspecteur, Monsieur JACQUOT se fait l’interprète de tous pour dire un dernier adieu à ce grand ami qu’était M. BERCHE.

« Aux malheurs causés par les sinistres qui viennent d’éclater dans la commune est venu s’en ajouter un autre, celui-là plus grand et pour toujours irréparable, la perte de M. BERCHE. Ces tristes événements s’enchaînent et expliquent la douleur profonde que tous ici nous ressentons. »

Après lui, en termes émus et à travers des larmes abondantes, un jeune enfant de l’école vient traduire les sentiments de ses camarades :

« Le malheur est donc sur Verrières. Nous vivions si heureux sous la tutelle du bon M. BERCHE et voilà qu’un misérable, après avoir semé deux fois la désolation et la ruine dans nos familles, nous a privé de notre bon père. »

L’incendiaire a-t-il assouvi sa vengeance ? Non !

Le 13 juillet, à deux heures du matin, nouvel incendie à la Routière, dans la remise de M. BURGAIN, tisserand. Le mobilier et l’outillage sont la proie des flammes et le feu se communique aux maisons voisines, malgré les pompiers de Verrières, Argers, Villers, Chaudefontaine et Sainte-Ménehould, arrivés sur les lieux en un temps record si l’on songe aux moyens de transmission de l’époque.

La maison de Siméon GERAULT, scieur de long, la grange VITAL-LEROY, la maison du sabotier Théodore SAQUET sont atteintes. On craint que le feu se communique à la ferme de M. VARIN et de Justin JACQUOT.

La gendarmerie enquête et tous accusent Amédée CARRE et sa femme. On se rappelle ses menaces. Ils sont tous deux arrêtés et transférés à la prison de Châlons.

Enfin on va pouvoir respirer et dormir tranquille. Est-ce bien sûr ?

Le 5 août, Maria, femme d’Amédée, rentre au pays : elle est mise en liberté provisoire. Elle va en profiter pour continuer les sinistres et ainsi tenter de démontrer que ce n’était pas son mari qui mettait le feu. Le 8 août, elle s’adresse à une journalière, la femme ROUGEOT, qui travaille pour elle et lui fait connaître le but qu’elle poursuit. Elle la sollicite pour mettre le feu chez un voisin, Henri HUSSENET, cultivateur. Mais celle-ci repousse cette proposition. « Eh bien, j’irai moi-même, afin de faire mettre Amédée en liberté. »

C’est ainsi que le 11 août, à une heure du matin, les habitants sont réveillés par une sonnerie de clairon et voient le sieur ROUGEOT, en chemise, qui parcourt les rues du pays en criant d’une voix étranglée : « le feu est chez Pa l’Henri. » Son accoutrement plus que sommaire et son émotion apparente, n’est-ce pas une comédie grotesque ?

La lueur qui tant de nuits déjà a illuminé le pays remplit de terreur tous les habitants. La maison d’habitation peut être préservée grâce à la promptitude des secours, mais la grange et l’écurie qui étaient contiguës sont la proie des flammes, ainsi que les récoltes, les bestiaux et le mobilier de culture qu’elles contenaient.

L’émotion est à son comble. Mais alors, il a des complices ! Mais qui ?

Il faut organiser des veillées. Et chaque jour, après la journée harassante de la moisson, on prend son tour de garde. Des postes sont créés.

Signalons entre autres le dévouement d’une vieille demoiselle, Irma LEQUERME. Avec autorité, elle sait placer celui-ci et réveiller celui-là. Ce qui lui vaut le surnom de « capitaine ».

Monsieur SOLANDRE, boulanger et un voisin intéressé à la chose, installent des réseaux de fils derrière les habitations. Un contact avec ce fil déclenche une sonnerie chez l’un et l’autre, mais une fois, c’est un chien rôdeur qui donne l’alarme, ou un homme, peut-être en reconnaissance, qui est fouillé de fond en comble pour l’exemple !

Malgré toutes ces précautions, le tocsin sonne un soir à dix heures. Le feu est chez le « Bijou ». Tout le monde se précipite et heureusement parvient à le maîtriser. Mais l’esprit des habitants fermente, bouillonne… Un cri : « c’est la Doline ! » c’est le surnom donné à la tante de CARRE. Elle couche chez lui depuis son départ.

On est vite d’accord : « on va la f… dans le feu ! »

Un groupe de gaillards se rue dans la maison, tire la femme du lit et la sort dehors, telle quelle et bon train. Les coups de poings et les coups de pieds pleuvent. A mi-chemin, malgré M. D’ASNIERES, un vieillard, elle reçoit un coup de gourdin et s’affaisse. Le sang coule, sa chemise se colore largement. On la remet sur pied et on continue avec une allure plus calme. M. D’ASNIERES reçoit une aide. Sœur Germaine, qui a vu la scène, intervient aussi et va panser la blessée. Elle demande un peu d’eau. Le fils de l’instituteur arrive avec un seau plein et, avant que la religieuse ait eu le temps de voir le geste, le déverse entièrement sur la tête de la Doline. La bonne infirmière va reconduire la blessée. Un groupe de jeunes surgit qui voudrait lui faire un pas de conduite. Sœur Germaine est une autorité calmante : « suffit ! » En soi l’affaire est grave. Il y a plainte. Le docteur SIMON déclare : « contusions légères » malgré la chemise qui proteste. L’affaire en reste là cependant.

Ce déchaînement subit de toute la population va-t-il faire réfléchir les incendiaires ?

Le 29 septembre, à dix heures du soir, deux jeunes gens, Camille HUSSENET et Raymond JACQUOT, qui rentrent chez eux, aperçoivent à travers les planches mal jointes de la porte de grange d’un jardinier, une lueur rougeâtre. C’est le feu à n’en pas douter. L’un d’eux va prévenir les pompiers pendant que l’autre réveille le propriétaire, le vieux jardinier surnommé « Lanlaine ». Il refuse de se lever. Singulière attitude ! Le feu qui avait été mis aux paillassons est vite maîtrisé.

Le jardinier est chargé sans ménagement, c’est le moins qu’on puisse dire, sur une voiture et conduit à Sainte-Ménehould, dûment et bruyamment accompagné, où il est coffré quelques jours.

Est-ce la dernière alerte ? Va-t-on pouvoir parler d’autre chose que de ces incendies ? De la visite du Tsar, par exemple ! L’Eclaireur de l’Est, l’Union Républicaine, le Messager de la Marne décrivent l’importance des préparatifs de la réception. Un feu d’artifice monstre va être tiré du haut de la jeune Tour Eiffel. L’illustre visiteur passera en revue, à cheval, 75.000 hommes de troupe au camp de Châlons… C’est à peine si on jette un coup d’œil sur les gros titres.

Le 2 octobre, à la Routière, chez Eugène BOUDAILLE, le feu est mis dans les cabinets attenant à la grange, à l’aide de bottes de paille. Des trous ont été percés avec une vrille dans la cloison. Heureusement, quelques seaux d’eau suffisent pour l’éteindre.

Dans la nuit du 10 octobre, des beuglements sinistres se font entendre. Que se passe-t-il ? Le feu est dans l’écurie de Vital LEROY. Le criminel a passé une torche de paille enflammée par la chatière. Le feu se communique à la litière et lèche déjà le jarret des bêtes. Les propriétaires et les veilleurs arrivent à temps.

Mais quand donc cela finira-t-il ? qui donc rendra la tranquillité à tous ces braves gens aux traits tirés par les veilles, au cœur serré par une perpétuelle angoisse. Et chacun de se dire : « demain, ce sera peut-être chez moi ! »

Une nouvelle vient d’arriver au pays : CARRE passera aux Assises fin octobre. Les témoins sont convoqués pour le 30. Ils sont vingt et un.

Après l’interrogatoire des accusés à la Cour d’Assises de la Marne, c’est l’audition des témoins. Puis c’est l’accusation soutenue par Monsieur le Substitut BRUYANT. Monsieur MENESSON-CHAMPAGNE s’attache à démontrer l’absence absolue de toute preuve matérielle. D’après le défenseur, il n’y a que des présomptions et le fait que, depuis les arrestations des époux CARRE, les incendies ont cessé pêche par la base, puisque l’on découvre au dernier moment qu’il s’en est encore déclaré cinq depuis ce moment. Dans ces conditions, il réclame au jury l’acquittement des prévenus. Les débats sont terminés. Les jurés se retirent pour délibérer et rapportent, après dix minutes, un verdict négatif. En conséquence, les époux CARRE sont acquittés. Les témoins se regardent, semblant ne pas comprendre. Tristement, ils rentrent au pays.

Verrières reçoit la nouvelle avec stupeur.

CARRE rentre au pays. Que va-t-il advenir ? Rien. Car l’attitude ferme des témoins lui a démontré que si la justice ne l’a pas reconnu coupable, tous, au pays, l’accusent. Il sait maintenant que si un incendie se déclare, il subira à coup sûr le sort de sa tante et cela se terminera certainement plus mal.

Le temps de l’expiation va commencer, pour cet orgueilleux devenu criminel.

Les quelques années qui lui restent à vivre vont être un enfer. Il ne peut plus sortir sans être nargué, injurié. C’est le « déplumé », le « marchand de braisettes ». Tel cultivateur, le voyant revenir de la ville, enflamme une botte de paille dans le milieu de la route, quelques secondes avant son passage. Un garçon boulanger envoie une pauvre d’esprit chez lui pour lui demander deux sous de braise ! Maintenant, il va à la ville par des chemins détournés. Il se terre chez lui, portes et volets clos.

Cette existence de bête traquée ne tarde pas à altérer sa santé. Un mal terrible le ronge. Voyant la mort arriver, il se souvient qu’au dessus de la justice des hommes, avec ses défaillances et ses erreurs, il y en a une autre que l’on ne peut influencer et à laquelle personne ne peut se soustraire. Il fait appeler un prêtre… Quelques jours après, il meurt dans d’atroces souffrances.

Si sa disparition n’a pas été regrettée, sa fin tourmentée par des souffrances physiques et morales a frappé la population. De même que la mort tragique et troublante de trois de ses complices supposés : l’une tombe dans son âtre où son enfant, au retour de l’école, la découvre la tête et le tronc carbonisés (24 novembre 1896). Son mari, bûcheron , brûle dans sa hutte aux bois. La troisième est brûlée dans son lit par sa lampe à alcool…

Il y a plus de cent ans de cela et les plus anciens Padadas ont encore en mémoire cette année des feux.

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