Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

La page du sourire

LA PECHE MIRACULEUSE

dimanche 18 juillet 2004, par François Duboisy


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René [1] jouissait de l’estime générale dans ce bourg d’Argonne. Pour certains, il avait tout de même un vilain défaut : c’était un « rouge ». Et puis un vrai, grand teint garanti.

Il avait quitté le village après la guerre, pour travailler en usine à Paris. Il en était revenu révolutionnaire, toujours au service de la classe ouvrière comme il disait. Tous les dimanches, il vendait le journal de son parti, parfois même aux « réactionnaires » car il était estimé dans le village, courageux et toujours prêt à rendre service. Mais, par contre, pas question de le voir à la messe : « Toutes ces bondieuseries ne sont que l’opium du peuple qui rend l’ouvrier docile dans l’attente des félicités célestes ». Il était conciliant, et lorsqu’il rencontrait le prêtre, il n’avait pas pris l’habitude des plus anticléricaux de ses camarades, qui lui disaient « Bonjour Monsieur », non, il lui servait un « Bonjour Monsieur le curé », mais pas un mot de plus. Poli, mais sans concession avec cet allié des « ennemis de classe ».

René était pêcheur, un bon pêcheur. De bon matin, on le trouvait sur les bords de l’Aisne, à la recherche de fameux coins qu’il savait deviner en fonction de la saison, de la hauteur de l’eau, de sa couleur, de sa température, que sais-je encore ? Et notre homme était devenu maître en la matière.

Le voilà donc, cigarette au bec, goûtant dans un petit matin d’Argonne bien frais, les odeurs légères qui montent, à travers la brume, de cette eau vivante et trouble. Voilà le bouchon qui s’enfonce. C’est trop brutal, pas de doute, ce n’est pas une touche. « M…, je suis accroché au fond ». Mais à quoi ? Ca bouge, mais il faut l’épuisette pour sortir l’objet à grand peine. Lorsque René le vit, il s’écria : « Vingt Dieux, il fallait bien que cela tombe sur moi ; mon samedi est foutu ».

Le lendemain dimanche, les copains de René l’attendaient dans leur café (car dans le village, il y avait un café de gauche et un café de droite) pour prendre l’apéro. Il est à noter que René ne buvait que de la limonade, mais c’était tout de même l’apéro. Et voilà un conseiller municipal de droite qui pousse la porte, sourire aux lèvres.
- Les cocos, tournée générale ! J’arrose la conversion de votre chef !

- Qu’est-ce que tu racontes ?

- Hier soir, je sors de chez moi pour pisser et qu’est-ce que je vois ? Mon René qui longeait le mur de ma grange. Qu’est-ce qu’il fait là, que je me dis. Il va quand même pas y foutre le feu ! Et vlà-t-y pas qu’il va frapper à la porte du presbytère. Il avait quelque chose sous le bras. Sûrement un cadeau pour notre curé afin de se faire pardonner ses pêchés de mécréant ! Peut-être même qu’il s’est confessé, car il y est bien resté un quart d’heure !

Bien sûr, on se refusa de trinquer avec cette « grande gueule de cul terreux » et on ne crut pas un mot de cette histoire. D’ailleurs, on n’osa même pas en parler à René, de peur de le vexer.

Au même moment, le curé montait en chaire pour son sermon dominical :

« Mes bien chers frères. Depuis trois mois, notre oratoire est privé de la statue qui veille sur la vallée, vandalisée qu’elle fut par des chenapans. Et bien, Dieu soit loué, notre Vierge est de retour. Un habitant du village l’a repêchée dans l’Aisne. Ce n’est pas un de nos paroissiens, je ne l’ai jamais vu dans cette église. Et pourtant il s’est empressé de venir me l’apporter. Les voix de Dieu sont impénétrables. En choisissant cet homme comme trait d’union entre la Vierge et nous, ne veut-il pas nous dire qu’il saura reconnaître les siens, même parmi ceux qui disent lui tourner le dos ? Je vous demande d’associer ce pêcheur miraculeux à vos prières de ce jour. »

On n’a jamais tant prié pour René.

Il n’a pas pour autant changé d’opinions. Et quand il est parti bien tôt, tout le village l’a accompagné là-haut, au cimetière, mais en évitant de passer par l’église. C’était sa dernière volonté.

Notes

[1Inspiré très librement d’un fait divers bien réel. Le prénom a été changé.

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