Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

La démobilisation de François.

jeudi 19 février 2009, par Bernard Gervaise


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---------François fut incorporé au 325è Territorial, 8è compagnie, à l’âge de sept semaines, sur l’initiative du caporal Pache. « Les gars, conseillait depuis longtemps le caporal, nous devrions acheter un cochon. Un jeune cochon, ça ne coûte pas cher, ça se nourrit des eaux grasses et, devenu gros, c’est quelque chose de pépère pour améliorer l’ordinaire. »
---------Un jour, pour couper court à toute hésitation, il avait avancé de sa poche les fonds nécessaires et, peu après, l’animal demandé fut rapporté par le caporal d’ordinaire, que ses fonctions amenaient parfois dans les régions où vivent les civils. C’était un jeune goret déluré, allègre et bruyant, avec une longue tête plate et deux têtes d’épingles noires en guise d’yeux. Il fit tout de suite bonne impression sur ses nouveaux maîtres et fut irrévérencieusement appelé François, le prénom de Pache. L’influence moralisatrice exercée par François dès son arrivée à la IIè escouade était due à un système d’amendes imaginé par le caporal Pache pour le recouvrement de sa créance.
---------Quiconque arrivait en retard à la soupe, commettait une faute grave à la manille, laissait traîner sa gamelle sur la table commune ou oubliait d’éteindre la bougie en se couchant, était frappé d’une contribution de vingt-cinq centimes, destinée à payer la rançon de François.
---------Ce tribut était d’ailleurs assez librement consenti. A chaque nouvelle infraction, le délinquant glissait ses cinq sous dans une vieille boîte à masque transformée en tirelire : - J’ai déjà payé une patte, disait l’un…Un oreille prétendait l’autre…
---------Garin, que son naturel négligent exposait plus fréquemment aux rigueurs de la loi, ne rencontrait jamais François sans l’apostropher sévèrement : - Cochon de cochon ! disait-il, tu me coûtes cher tout de même, mais tu me paieras ça en gros, plus tard.
---------Insoucieux de ces menaces, François paraissait s’accommoder fort bien de sa nouvelle condition. Après chaque repas, on le voyait accourir à l’entrée de la cagna et dévorer les restes de rata déposés là à son intention. Entre temps, il vagabondait autour du cantonnement et faisait à sa façon la corvée de quartier en raflant tous les débris qu’il pouvait rencontrer. – C’est rudement commode un cochon, déclarait Rabouin, partisan résolu du moindre effort ; autrefois, fallait faire une marche militaire pour aller vider sa gamelle jusqu’au trou à détritus. – Et puis, comme ça, poursuivait Mitoux, y a rien de perdu ; ce que vous ne voulez pas boulotter maintenant, vous le mangerez plus tard, sous forme de charcuterie… C’est une manière de caisse d’épargne, c’t’animal.
---------Et cette perspective de futures bombances avait encore l’avantage de faire accepter sans trop de récriminations les fayots incomestibles et le riz détesté, puisqu’on devait les retrouver un jour transformés en savoureux jambons. François ne cessait de croître en force et en beauté. Ce n’était déjà plus la petite bête efflanquée de naguère. Sa tête s’était élargie et un bourrelet de graisse lui retombait sur les yeux comme la visière d’une casquette. Il n’en continuait pas moins à faire la corvée de quartier et même annonçait l’arrivée des avions boches, en poussant des grognements particuliers. Enfin, il semblait s’ingénier, par ses qualités, à faire oublier le rôle purement alimentaire qui lui avait été primitivement assigné.
---------Ce rôle, cependant, fut brutalement remis en lumière, à l’occasion d’un prochain déplacement du 325è R.I.T.
---------- Ecoutez, les gars, dit un poilu, il est impossible d’emmener François tout entier, ce serait le moment ou jamais d’en faire du boudin. Sage proposition qui fut pourtant accueillie par un inexplicable manque d’enthousiasme.
---------- Tuer un bestiau comme ça, s’écria Garin, d’une voix indignée, un bestiau qu’est pas seulement à moitié poussé, ce serait un crime !
---------- Oui, appuya Pache, vaut mieux attendre qu’il soit tout à fais gras.
---------Le régiment s’en fut tout droit prendre position dans un secteur soigneusement bombardé. François se montra fort affecté de l’événement. A chaque détonation, il courait de droite à gauche en donnant des signes manifestes d’affolement. En une semaine, il maigrit de trois kilos.
---------Un jour, on vit Rabouin et le caporal Pache, munis d’une pelle et d’une pioche, se livrer à de mystérieux terrassements. Ils creusaient un abri pour François et, comme certains les regardaient faire avec étonnement, Pache leur fournit cette explication hypocrite :

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