Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

HISTOIRES DE SCIEUR DE LONG …

samedi 23 mars 2002, par Jeannine Cappy


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---------Avec un co-équipier, il faisait principalement des traverses de chemin de fer. Dans le meilleur des cas, dix à douze par jour, parfois quinze, si le bois s’y prêtait bien – mais aussi des « croisements » de quatre à six mètres de long, destinés aux aiguillages.
---------Hiver comme été, j’ai toujours vu mon père avec une large ceinture de flanelle enroulée autour des reins, pour prévenir les refroidissements et aussi les courbatures.
---------Avant d’attaquer le sciage proprement dit, les préparatifs étaient longs et minutieux. Il fallait tout d’abord amener les outils sur le lieu de la coupe. Il transportait à vélo : la scie de long, deux haches, la masse, les coins, le passe-partout etc…
---------Ensuite venait l’étape « construction » : en premier, un abri pour le matériel, puis la cabane qui allait servir de logement jusqu’à la fin du chantier.
---------Le chevalet était fabriqué sur place : la coulette et les pattes qu’il fallait bien caler sur des « écailles ».
---------Mon père équarrissait seul les troncs. Pour le sciage, un ouvrier du village faisait équipe avec lui, ensuite çà a été mon frère aîné, et moi après …
---------Les écailles d’équarrissage étaient pour lui : soit pour son usage personnel, soit pour être vendues, soit même pour être échangées contre du lard ou du jambon (surtout pendant la guerre !)
---------Il devait travailler beaucoup toute l’année, pour gagner sa vie. L’été, les journées étaient particulièrement longues. Elles commençaient dès le lever du jour, jusqu’à midi. Après la pause repas et une petite sieste, elles ne se terminaient qu’à la nuit.
---------Ma mère arrondissait les fins de mois, comme beaucoup de femmes de Florent, en conditionnant, pour Monsieur HANUS, du charbon de bois, après l’avoir cassé en petits morceaux.
---------On « cabanait » encore en 1952 … Mon père ne revenait à la maison qu’en fin de semaine et il repartait avec des provisions pour la semaine suivante : du lard, des œufs, des pommes de terre, des pâtes et du pain qu’il fallait suspendre pour le mettre à l’abri des souris. Il faisait sa cuisine sur un fourneau bas. Il buvait de l’eau, un peu de vin et beaucoup de café.
---------Le gros problème était de trouver de l’eau. Sans certains bois, il y avait des sources. Quelquefois, elles étaient loin du chantier, mais au moins, l’eau était pure. Autrement, il fallait s’approvisionner aux abreuvoirs des pâtures voisines, ou même faire un trou dans la terre pour la faire venir. Elle n’était pas toujours très propre, mais il fallait s’en contenter.
---------Quand j’étais enfant, mon grand bonheur, c’était d’aller quelquefois, le mercredi soir, à la cabane, avec mon copain Yves, apporter du pain ou des œufs. On couchait sur des « châlits [6] » munis de paillasses et on revenait le lendemain à la maison. A l’époque, le jeudi était le jour de repos des écoliers.
---------Un peu plus tard, j’y allais pour aider mon père, d’abord à transporter les morceaux de bois, puis à tirer le passe-partout [7]. Puis, un jour, il m’a dit « maintenant tu vas essayer la scie de long ». j’ai commencé en bas, bien sûr, avec toute cette sciure qui m’obligeait à fermer les yeux !
---------Après, je suis monté en haut du chevalet. J’étais devenu un vrai scieur de long !
---------A cinquante-cinq ans, mon père a du arrêter ce métier devenu trop dur pour lui. Il a travaillé dans des scieries jusqu’à sa retraite.
---------Il était très habile de ses mains et occupait ses loisirs à fabriquer des objets en bois, aussi bien des meubles que de jolis paniers en noisetier.
---------Quant à moi, j’ai continué à être scieur de long pendant quelques années, tant qu’il y a eu de la demande. Après, j’ai été bûcheron jusqu’à la retraite.
---------Maintenant encore, je « fais » un peu de bois et je vais m’y promener tous les jours. Je ne peux pas m’en passer ».
---------Ce récit tait discrètement les difficultés quotidiennes qui ne devaient pourtant pas manquer à cette vie rude en forêt : intempéries, maladies, incidents ou accidents plus ou moins graves.
---------On ne peut qu’essayer d’imaginer …
---------Mais comme l’avait sûrement remarqué Monsieur de la Palisse, le travail en forêt a bien changé depuis une cinquantaine d’années !


Notes

[6Cadre de bois sur lequel était posée la paillasse.

[7Scie à deux poignées, actionnée par deux hommes.

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