Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

LE JOURNAL DE CAMPAGNE DE PHILIPPE-RENE GIRAULT

mercredi 20 mars 2002, par Philippe-René Girault


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---------L’informatique élargit d’une façon considérable le champ des investigations qui s’offre aux chercheurs. Ainsi, cette nouvelle technique nous a permis d’aller chercher, sur le site d’une de ses descendants, Philippe GRASSIN, le récit fait par Philippe-René GIRAULT de ses campagnes militaires sous la Révolution et l’Empire. Tout jeune soldat musicien, il participe à la bataille de Valmy et nous en donne un récit précis, sans arrière-pensée politicienne, qui permet de bien ressentir comment cette bataille a été vécue par un soldat du rang.

---------La guerre avait été déclarée. On nous fit partir pour le camp de Plausen (près de Strasbourg), qui était commandé en chef par le général LAMORLIERE, et en second par le prince de BROGLIE. Quoique l’ennemi attaquât de tous les côtés la frontière de France, nous restâmes quelques temps fort tranquilles. Nous vivions dans l’abondance, ne nous occupant que de manœuvres et de fêtes. Nous reçûmes un jour la visite du maréchal LUCKNER, qui vint sonder les dispositions de notre armée pour le roi. Il trouva peu de sympathie parmi les soldats, malgré tout le soin qu’il prit pour les gagner.

---------Quelques jours après, ayant appris que l’ennemi entrait en France, les soldats demandèrent hautement à marcher au secours de leurs frères. Les généraux et officiers se voyant dans l’impossibilité de les retenir se retirèrent et émigrèrent. Le camp fut levé de suite et l’on nous dirigea sur les fameuses lignes de Wissembourg où l’armée de CUSTINE vint nous rejoindre. Notre régiment fut envoyé à Lauterbourg, dans le camp retranché qui avait été formé sur les bords du Rhin, en face des légions de Condé et de Mirabeau où étaient presque tous nos officiers émigrés.

---------L’ordre vint bientôt de partir. L’ennemi entrait en Champagne. Nous dûmes rejoindre l’armée formée dans cette province sous les ordres du général KELLERMANN. Nous passâmes par Haguenau, Phalsbourg, Bar-le-Duc, Vitry-le-François et nous arrivâmes, le 19 septembre 1792, dans les plaines de Sainte-Ménehould, où l’ennemi était campé.

---------Dès le lendemain matin, de bonne heure, j’entendis ronfler le canon. Le tambour ayant battu aux vivres, j’allai à la viande avec un de mes camarades. L’endroit où se faisait la distribution était éloigné du camp et nous attendîmes longtemps avant que notre tour vînt d’être servis. Aussi, à notre retour, ne trouvâmes-nous plus personne au camp : notre régiment avait changé de position. Nous nous mîmes à sa recherche et comme nous ne pûmes obtenir aucun renseignement, nous marchions à l’aventure. Arrivés sur une hauteur, nous découvrîmes de tous côtés des troupes ; mais l’éloignement nous empêchait de reconnaître les uniformes. Nous allions cependant descendre le coteau, lorsqu’un officier vint, sabre en main, fondre sur nous, nous criant : « Arrêtez, scélérats ». Il nous prenait pour des déserteurs. Sans lui, nous allions à l’ennemi, car le gros des troupes que nous avions vu, c’étaient des Prussiens. Nous lui expliquâmes que nous étions égarés et le priâmes de nous indiquer la position de notre régiment. Il nous montra un moulin à vent et nous dit que nous devions trouver notre brigade près de là.

---------Nous nous mîmes de suite en marche, et, pour abréger la route, nous voulûmes descendre directement la colline sur laquelle nous nous trouvions ; mais les boulets qui sifflaient sur nos têtes nous forcèrent à prendre un chemin moins direct mais aussi moins dangereux. C’est la que je vis pour la première fois des morts et des blessés. J’éprouvai d’abord une pénible sensation ; mais j’en vis bientôt un si grand nombre, que je m’habituai et ma sensibilité fut cuirassée pour bien longtemps.

---------J’eus bientôt rejoint mon régiment, qui prenait part au combat. Au moment où le feu était le plus animé, le fils du Duc d’Orléans, surnommé général EGALITE (Louis-Philippe), vint au milieu de notre musique et nous dit : « Musiciens, il y a assez longtemps que l’on joue Çà ira, jouez-nous donc Çà va ». A l’instant, nous nous mîmes à jouer et toutes les musiques en firent autant. Mais cela ne dura pas longtemps, car le morceau était à peine commencé que deux de nos musiciens étaient blessés et un tué, ce qui fit bien vite cesser la musique. Pour moi, je n’étais pas trop rassuré, car c’était la première fois que je voyais le feu. Heureusement, j’en fus quitte pour avoir mon habit tout emplâtré de la cervelle d’un officier qui fut tué à quelques pas devant moi. La même décharge d’artillerie qui nous avait épouvantés avait emporté vingt et un hommes du premier rang de notre cinquième compagnie. Nous étions obligés de nous coucher par terre, à chaque instant, pour éviter les éclats d’obus.

---------Dans la matinée, on ramassait bien des blessés pour les porter au village. Mais l’ennemi ayant dirigé quelques pièces de canon dans le fond où il fallait passer, il arriva que ceux qui portaient les blessés étaient tués en même temps que les blessés. Aussi fut-on bientôt obligés de forcer les soldats à faire ce service, et beaucoup de malheureux périrent faute de soins. A ce propos, je me rappelle avoir vu un soldat porter un blessé sur ses épaules. Ce dernier eut la tête emportée par un boulet et celui qui le portait marcha encore plus de dix pas avant de s’en apercevoir. Quelque étonnant que paraisse ce fait, j’en garantis la vérité.

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