Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

LA PAGE DU POETE

dimanche 21 juillet 2002


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Georges DUHAMEL, 1884-1966, académicien (1935) – secrétaire perpétuel (1942-1946) – médecin aide-major de 2ème classe puis de 1ère classe, a travaillé dans les hôpitaux du front est et a été affecté ensuite à l’ambulance chirurgicale du 74ème R.I. Ce régiment, basé à Rouen en temps de paix, était composé principalement de Normands. Le texte émouvant « BALLADE DE FLORENTIN PRUNIER » relate des faits vécus par l’auteur dans un hôpital avancé, entre Argonne et Verdun. Quelle tristesse ! Oui, la guerre est vraiment une mangeuse d’hommes …

R. BERDOLD



Il a résisté pendant vingt longs jours
Et sa mère était à côté de lui.
Il a résisté, Florentin Prunier
Car sa mère ne veut pas qu’il meure.
Dès qu’elle a connu qu’il était blessé,
Elle est venue du fond de la vieille province
Elle a traversé le pays tonnant
Où l’immense armée grouille dans la boue
Son visage est dur, sous la coiffe raide ;
Elle n’a peur de rien ni de personne
Elle emporte un panier, avec douze pommes
Et du beurre frais dans un petit pot.

Toute la journée elle reste assise
Près de la couchette où meurt Florentin.
Elle arrive à l’heure où l’on fait du feu
Et reste jusqu’à l’heure où Florentin délire.
Elle sort un peu quand on dit « Sortez ! »
Et qu’on va panser la pauvre poitrine.
Elle resterait s’ il fallait rester :
Elle est femme à voir la plaie de son fils.
Ne lui faut-il pas entendre les cris,

Pendant qu’elle attend, les souliers dans l’eau ?
Elle est près du lit comme un chien de garde,
On ne la voit plus ni manger ni boire.
Florentin non plus ne sait plus manger :
Le beurre a jauni dans son petit pot.
Ses mains tourmentées comme des racines
Etreignent la main maigre de son fils.
Elle contemple avec obstination
Le visage blanc où la sueur ruisselle
Elle voit le cou, tout tendu de cordes,
Où l’air, en passant, fait un bruit mouillé
Elle voit tout çà de son œil ardent
Sec et dur, comme la cassure d’un silex.
Elle regarde et ne se plaint jamais !
C’est sa façon, comme çà, d’être mère.
Il dit : « Voilà la toux qui prend mes forces ».
Elle répond : « Tu sais que je suis là ! »
Il dit : « J’ai idée que je vas passer ».
Mais elle : « Non ! Je ne veux pas, mon garçon ! »

Il a résisté pendant vingt longs jours,
Et sa mère était à côté de lui,
Comme un vieux nageur qui va dans la mer
En soutenant sur l’eau son faible enfant.
Or, un matin, comme elle était bien lasse
De ses vingt nuits passées on ne sait où,
Elle a laissé aller un peu sa tête,
Elle a dormi un tout petit moment ;
Et Florentin Prunier est mort bien vite
Et sans bruit, pour ne pas la réveiller.

G. DUHAMEL

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