Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

SOIREE DE BOXE A MENOU

dimanche 27 avril 2003, par François Duboisy


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---------Elle n’était pas peu fière, la petite Josette LAGOGUEZ, en rentrant dans la grande salle du casino, ce soir d’hiver 1949, flanquée de son père. Car, à cette époque, une toute jeune fille respectable ne sortait pas seule le soir. Elle avait fait les neuf kilomètres qui séparaient le bas village des Islettes de la capitale de l’Argonne, pour voir combattre son soupirant, un beau jeune homme de seize ans.
---------La salle est bourrée. Les lumières brillent. On est loin de l’ambiance habituelle du cinéma. Mais ce mercredi là, pas de film, pas d’orchestre sur la scène, comme lors des soirées dansantes, mais un ring loué pour l’occasion à un club voisin. C’est la première soirée de boxe organisée par le club local, le BOXING-CLUB de Sainte-Ménehould. Les champions locaux vont pouvoir en découdre avec des adversaires venus de Saint-Dizier et d’Epernay.
---------Josette est au second rang, derrière une dame à chapeau. Elle tend le cou pour ne pas perdre une miette des combats où les ménéhildiens font pâle figure. Enfin, çà y est, voilà son bien-aimé qui enjambe les cordes du ring. Un beau garçon, c’est sûr, mais en face de lui, une bête, Thierry, champion de Champagne deux années de suite, un bragard qui lui rend bien vingt kilogrammes. Le combat est par trop inégal : un gamin contre un homme, un débutant contre un chevronné, un mi-lourd contre un lourd. Très vite, Frantz vacille. La dame au chapeau se lève : « Finis-le, finis-le ! ». Josette, pleine d’angoisse, se lève à son tour, fait tomber le chapeau gênant d’un revers de la main et hurle des encouragements. Rien n’y fait. Son champion est allongé pour le compte. Josette est bien triste. Mais son amour n’est en rien écorné. Elle continuera à être une fidèle supportrice du beau Frantz, qu’elle ne tardera pas à épouser.

---------Qui se souvient de ces soirées de boxe, à Menou, après la guerre ?
---------Au départ, la ville se passionnait pour les combats de catch en vogue après la libération. Mais la boxe, on connaissait, ne serait-ce que par Marcel THIL, ancien champion du monde, installé marchand de charbon à Reims. Il rendait souvent visite à sa sœur qui tenait le café du stade. Et puis, c’était l’époque où la France n’avait d’yeux que pour un petit Français d’Algérie, Marcel CERDAN, qui avait conquis, l’année précédente, le titre de champion du monde des poids moyens. Son idylle avec Edith PIAF, puis sa fin tragique, en firent une figure emblématique dont raffolaient les médias.

---------Dans cette France d’après-guerre très « branchée », la boxe à Sainte-Ménehould va prendre une place modeste et éphémère. Ephémère, car très vite, le manque de résultats et de soutien financier, les charges occasionnées par l’accueil des adversaires et les déplacements douchèrent les enthousiastes.
---------L’aventure ne dura que trois ans, de 1947 à 1950. L’initiative en revient à deux coiffeurs : Monsieur JAUNIAUX, qui officiait dans le quartier de la gare et Monsieur LIVEMONT, dont le salon était rue Camille Margaine.
---------Le premier, qui avait dû faire de la boxe dans sa jeunesse, avait le titre de conseiller technique. Quant au second, il était entraîneur officiel et en fait, le véritable responsable, l’organisateur des combats. On avait déniché un sporting-partner (celui qui reçoit les coups à l’entraînement), Monsieur TRUSGNACH, qui tenait le café du Château. Puis, il a fallu trouver une salle d’entraînement et là, les boxeurs se firent nomades. On commença dans une salle au dessus du salon de Monsieur LIVEMONT, puis on émigra dans la salle du café du Château, pour se retrouver enfin dans une grange, au dessus de la boucherie RAFFLIN.

---------On a recherché le nom des glorieux gladiateurs. On vous les livre, mais peut-être en manque-t-il : Frantz ADAM, dont on parlait en introduction, Noël MARTINUZZI, de la Grange-aux-Bois, qui est revenu dans son village après une carrière dans la Gendarmerie, Jackie DROUET, l’assureur ménéhildien bien connu, CACHIER, des Islettes, Guy GERS, lui aussi des Islettes, Roland MORARD, qui travaillait au quartier Valmy, Roger BARBIER, le facteur habitant au Château, BILLON, de la Chapelle-Felcourt, mort lors de la guerre d’Algérie et le Pierrot MANY, artisan bien connu dans la cité. On ne vous assure pas que tous ont combattu, mais il est certain que tous s’entraînaient dur.
---------« Pierrot » MANY se souvient bien des conditions de combat de l’époque. Son employeur de père ne le ménageait pas. Il fallait « tirer » sa journée de travail de douze heures, oublier le copeau pris dans l’œil et, sans même avoir pris le temps de souffler, monter sur le ring. Il se souvient des victoires, mais aussi des défaites.
---------C’est en fait le jeune Frantz, que nous avons laissé en début d’article allongé sur le ring, qui va connaître la carrière la plus brillante. Nous l’avons retrouvé, paisible retraité, comme on dit, résidant dans une maison de famille à la Grange-aux-Bois. Et ma foi, il a encore belle allure. Grand, droit, sans embonpoint, il laisse imaginer l’athlète qu’il fut. Pendant plus de quinze ans, il mena une honorable carrière d’amateur, tout d’abord à Menou.

Frantz ADAM a belle allure, à seize ans !



Puis, l’entreprise des Islettes qui l’employait, la S.I.B.A. (Société Industrielle des Bois d’Argonne) périclita. Il dut « émigrer », comme beaucoup de ses compagnons de travail, en Moselle, où l’on réclamait de la main d’œuvre pour relever la sidérurgie. IL sera employé de la S.O.L.A.C. C’est là qu’il acquiert ses titres de noblesse : champion d’Alsace-Lorraine, quart de finaliste du championnat de France. Parallèlement, il suivra une formation à l’institut national des sports. Alors qu’il arrête sa carrière à trente-deux ans, on le retrouve en Nouvelle Calédonie, où il travaillera dans le nickel. Très vite, il abandonnera la mine à ciel ouvert pour diriger l’équipe de Nouvelle Calédonie de boxe, tout en restant salarié de l’entreprise. Et là, il reconnaît, ce fut la belle vie : des déplacement à travers les océans, à la tête de son équipe, pour participer à différents championnats nationaux, des retours en métropole pour les championnats de France.
---------Et quand l’heure de la retraite sonna, Frantz quitta les gants, les cocotiers, pour venir vivre, sage et heureux, dans son village, au cœur de la forêt d’Argonne qu’il aime tant. Si vous le rencontrez au coin du bois, ne craignez rien, c’est un homme paisible.

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