Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

LE REFUGE

(3ème partie)

mercredi 15 novembre 2000, par André Theuriet


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---------Cette brusque joie printanière ne laissait point Vital de Lochères indifférent. Elle le chassait hors du logis et le poussait à de longues courses à travers bois. Il subissait intérieurement tous les troubles, toutes les agitations du renouveau et, dans la forêt ivre d’amour, il sentait plus douloureusement la souffrance de vivre seul.
Néanmoins, il aimait mieux s’enfiévrer au dehors que languir d’inaction et d’ennui dans le silence de La Harazée. Il éprouvait une amère jouissance à irriter son mal par la contemplation de cette nature débordante de sève et de jeunesse.
---------Un matin de mai, il eut la fantaisie de refaire en plein printemps la route suivie au mois de novembre précédent, par cette pluie torrentielle qui l’avait jeté tout trempé à la porte du Four-aux-Moines. Il remonta le ravin de la Fontaine-aux-Charmes, couvert à ce moment de narcisses jaunes qui luisaient au long des berges ainsi que des pièces d’or éparpillées. Au sommet du plateau, le tronc satiné des bouleaux se détachait en blanc sur la verdure des ronciers ; leurs frondaisons légères frissonnaient et s’échevelaient avec une grâce, une souplesse toutes féminines. Au delà, l’épais massif de la Bolante allongeait ses lisières de cerisiers en fleurs, au-dessus desquelles s’élançaient de jeunes chênes aux feuilles fraîchement dépliées. Le trémolo de la huppe et la double note du coucou y résonnaient comme de mystérieux appels, comme une invitation à s’égarer dans cette moutonnante profondeur. Vital s’y plongea avec délices, foulant aux pieds des tapis de pervenches bleuissantes, se frôlant sensuellement aux jeunes crosses des fougères, cherchant toujours une ombre plus opaque et des verdures plus touffues. Tout à coup il s’arrêta. Il venait de reconnaître la combe évasée, plantée d’une futaie de hêtres vigoureux, où en novembre il avait eu une si soudaine sensation de rajeunissement, où son cœur avait si étrangement palpité dans l’attente d’une joie obscure et indéfinie.
---------Mais combien la combe s’était métamorphosée depuis cinq mois ! Au lieu de l’austère décor hivernal, où la grise nudité des arbres était à peine égayée par quelques taches de mousse et de ronces persistantes, maintenant tout verdoyait. La futaie semblait sortir d’un bain de rosée et, à travers les molles retombées des hêtres, le soleil faisait pleuvoir des points lumineux sur la terre sablonneuse. Et cette terre elle-même, avec quelle merveilleuse abondance les plantes y poussaient ! C’était un ravissement. Presque partout le sol disparaissait sous la verdure pâle et les grappes fleuries des muguets. Il s’étalaient par larges plaques sur le revers des pentes. On les voyait à perte de vue perler comme de tremblantes gouttes de lait. Une odeur fine et capiteuse en émanait, une odeur d’amour et de renouveau ; l’air tiède en était saturé. Vital, surexcité par ces haleines de mai, ébloui par la profusion de ces blancheurs liliales, descendait allègrement vers le fond de la combe. Il repensait à sa jeunesse, et la voix d’or de ses années de printemps murmurait à ses oreilles une exquise musique. Décidément cette futaie était enchantée ; elle avait, comme une magicienne, le don de rajeunir ceux qui la traversaient ... Elle était plus fée encore qu’il ne la supposait, et elle lui réservait un enchantement auquel il ne songeait guère. Au moment où l’oblique sentier qu’il suivait tournait brusquement, il vit surgir devant lui Catherine de Louëssart.
---------Mince et souple dans les plis flottants d’une robe claire, la jupe retroussée et découvrant ses jambes menues chaussées de guêtres, tête nue et légèrement décoiffée par les branches, elle portait, suspendu à son bras, un chapeau de grosse paille plein jusqu’aux bords de muguet neigeux, et elle-même avait la grâce et la mate blancheur des muguets. En se trouvant face à face avec Vital, elle tressaillit légèrement, ouvrit de grands yeux, puis un sourire retroussa le coin de ses lèvres.
---------- Ah ! Monsieur de Lochères, s’écria-t-elle, voilà un hasard ... dois-je dire heureux ?
---------Encore mal remis de sa surprise, Vital, ému et embarrassé, la saluait et balbutiait :
---------- Heureux pour moi, en tout cas, Mademoiselle ...
---------- Est-ce bien sûr ? demanda-t-elle avec un accent un peu sarcastique ... Convenez du moins que vous n’étiez pas très pressé de vous procurer ce plaisir, car il y a bientôt quatre mois qu’on ne vous a vu ... Deux fois, papa s’est présenté à La Harazée, et deux fois il a trouvé porte close ... ; et comme, depuis, vous n’avez plus donné signe de vie, nous en avons conclu ...
---------- Que j’étais un sauvage, interrompit-il, visiblement décontenancé.
---------- Non pas, reprit-elle d’un air plus sérieux, nous avons pensé que vous aviez un motif pour ne pas continuer les relations commencées ...
---------- Oh ! protesta-t-il faiblement, j’espère que vous n’en croyez rien ! ...
---------- Si fait, je le crois, et je vais même vous dire pour quelles raisons vous avez rompu brusquement avec nous ... Le sans-gêne de papa vous a déplu et certains de ses propos vous ont choqué ... Est-ce vrai ? ... Soyez franc.

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