Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

LE REFUGE

(4ème partie)

jeudi 15 février 2001, par André Theuriet


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Résumé des chapitres précédents


---------Après avoir mené grande vie, gaspillé son bien, Vital de Lochères retourne à cinquante-huit ans, dans le château familial à la Harazée. Il rencontre la fille du garde forestier, Catherine, dont la jeunesse et la beauté le troublent. Au gré des rencontres, une connivence amoureuse s’établit entre eux deux.

VIII


---------Quelques semaines après le déjeuner de La Harazée, les dames de l’ouvroir se réunirent chez Mme de Verrières, qui habitait une maison adossée au chevet de l’église. C’était le tour de « couture » de cette austère personne et la compagnie se composait à peu près des mêmes bénévoles ouvrières que nous avons déjà vues chez la femme du notaire, au début de cette histoire. Toutefois, comme on touchait à la mi-juin et que le temps était beau, on ne se tenait pas au salon. On travaillait dehors, dans un antique jardin qui longeait le mur du cimetière et semblait une annexe de ce lieu funèbre, tant il était peuplé de houx, d’épicéas d’ifs et de buis taillés en boule ou en pyramide. Ces arbustes, à la noire et rigide verdure, aux feuilles hérissées de dards piquants, s’harmonisaient du reste avec l’image revêche de la maîtresse du logis et paraissaient refléter son humeur.
---------Autour de la table, abritée par deux grands sapins moussus, Mme Parisot, Mlle de Saint André et Mme de Brossard cousaient silencieusement, tandis que leur hôtesse versait du sirop d’orgeat dans les verres et dressait sur une assiette une douzaine de biscuits pulvérulents. Ayant achevé cette opération, elle consulta sa montre :
---------- Mesdames, il est plus de quatre heures et je crois qu’il serait temps de goûter.
---------- Décidément, s’écria Mme de Brossard en piquant son aiguille dans l’étoffe de son corsage grassouillet, nous n’aurons pas encore cette fois Mlle de Louëssart !
---------- Déjà elle nous a fait faux bond à la dernière couture, remarqua avec aigreur Mlle de Saint-André.
---------- Elle est sans doute plus agréablement occupée ailleurs, ajouta ironiquement Mme de Verrières.
---------- Est-ce vrai que M. de Lochères voie très intimement les Louëssart ? demanda Mme de Brossard, avec l’air innocent de fausse bonne femme.
---------- Intimement ? Je crois qu’on exagère, répondit Mme Parisot ; tout ce que je sais, et le tiens de la Fleuriotte, c’est qu’ils ont, voilà trois semaines, déjeuné à la Harazée et que, pour eux, M. de Lochères avait mis les petits plats dans les grands.
---------Mlle de Saint-André poussa un soupir de commisération.
---------- Moi, je ne sais rien, insinua-t-elle, mais on a affirmé à mon frère que M. Vital passait maintenant presque toutes ses après-midi au Four-aux-Moines.
---------- Le garde général est une singulière société pour un homme bien élevé ! ... murmura Mme de Brossard ; il me semble que si M. de Lochères voulait voisiner, il aurait pu mieux choisir son monde.
---------- Laissez donc ! répliqua rudement la maîtresse du logis, il se soucie du père Louëssart comme d’une guigne ! ... Ce qui l’attire au Four-aux-Moines, ce sont les cajoleries et les oeillades de cette sainte-n’y-touche de Catherine ... M. de Lochères a toujours été un juponnier ... Fille, femme ou veuve, peu lui importe, pourvu qu’il y trouve son plaisir.
---------- Vous allez un peu loin, ma chère amie, objecta la notairesse, et vous voyez trop vite du mal, là où peut-être il n’y a que des étourderies ... M. de Vital est veuf et si Catherine lui plaît, pourquoi n’aurait-il pas l’intention de l’épouser ?
---------- A son âge, ce serait jouer gros jeu, surtout si l’on considère les allures très libres de la demoiselle, et le manque de tenue du père ... D’ailleurs, chère madame, les grands seigneurs qui épousent des fillettes sans dot, çà ne se rencontre que dans les romans. Votre M. Vital est plus pratique ... Il courtisera Catherine, il la compromettra et ce sera tout.
---------- Plaise à Dieu que ce scandale nous soit épargné, reprit la voix doucereusement gémissante de Mlle de Saint-André ... Il serait à souhaiter qu’une personne charitable avertit le père et lui fit ouvrir les yeux ...
---------- Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, répartit Mme de Brossard ... D’ailleurs, le garde général n’est pas commode, il reçoit mal les observations et devient vite grossier ... Ce n’est pas moi qui m’y frotterai !
---------- Quant à moi, déclara Mme de Verrières, ses rodomontades ne me font pas peur et je ne me suis jamais gênée pour lui dire ma façon de penser. Cette fois, son insouciance passe la mesure, et il y a conscience de laisser cette petite sotte donner ainsi dans le travers ... Si l’occasion se présente de parler à Louëssart entre quatre-s-yeux, je vous jure que je lui laverai la tête.
---------Après cette conversation, les esprits de ces dames étaient trop surexcités pour qu’elles pussent travailler paisiblement. Elles gaspillèrent une demi-heure encore à dauber le prochain, puis l’une après l’autre elles plièrent bagage et regagnèrent leur domicile. Mlle de Saint-André, qui demeurait à deux pas, resta la dernière à se lamenter sur l’immoralité du siècle. Mme de Verrières la conduisit jusqu’à la cure, puis regagna son logis. Elle longeait majestueusement l’église, lorsque - la Providence se montrant sans doute soucieuse de lui fournir l’occasion désirée - elle aperçut précisément M. de Louëssart qui soulevait le marteau de sa porte.

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