Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Emouvante rencontre à Saint-Rouin

lundi 28 juin 2010


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Un de nos abonnés s’est plongé dans la lecture du journal « L’Eclair » n° 13558 du Jeudi 12 novembre 1914. Ce journal de Montpellier, fondé en 1881, consacre la totalité de ses 4 pages à la grande guerre qui n’en est qu’à ses débuts. Notre lecteur a eu la surprise de trouver un article concernant notre Argonne. Il a eu la bonne idée de nous le transmettre, heureuse initiative qu’on aimerait voir se généraliser. On vous laisse le découvrir.

Où le père retrouve son fils et le fils son père.


"Un soldat colonial blessé a fait à un de nos confrères l’impressionnant récit qu’on va lire :
C’était, me dit-il, après l’affaire des Islettes ; par la route qui longe la Biesme, nous allions vers Triaucourt. Il avait plu longtemps ; puis le soleil avait percé des nuages, illuminant un délicieux paysage de combes, de sous-bois.
Après avoir parcouru une dizaine de kilomètres environ, nous entrâmes en pleine forêt, une forêt magnifique de sapins, de hêtres et quelques énormes châtaigniers. Arrivés à un endroit où, près d’une fontaine, s’élève une petite chapelle (c’est la chapelle Saint Rouin), le lieutenant qui nous commandait nous fit déployer par tirailleurs par prudence. Nous formâmes un petit groupe, sous la direction de l’adjudant Charles V…, un Barrois qui se rappelait vaguement avoir, pendant sa première jeunesse, vécu quelques années dans le pays. Il l’avait quitté pour courir le monde et s’engager, à dix-huit ans, dans nos marsouins.
Nous allions avec précaution quand, tout à coup, trois, quatre détonations… des balles sifflent, des feuilles tombent. A notre droite, à cent cinquante mètres, à vue de nez, nous devinons une clairière ; les Boches doivent être là.
Les autres de la section ont, comme nous, entendu les coups de feu ; on se rejoint et on accourt vers la clairière ; nous arrivons juste à point pour apercevoir cinq ou six derrières de Boches qui f… le camp sous bois comme des lapins. Etaient-ce quelques traînards ou quelques égarés ? Nous n’avons pu le savoir. Toujours est-il qu’ils nous avaient vus en nombre et qu’ils s’étaient empressés de détaler.
La clairière était assez vaste. Il y avait une grande cabane, et, dans un coin près de la cabane, un feu qui achevait de brûler… Nous avions dérangé sans doute quelque popote. Il y avait des gamelles à terre…
Soudain, en nous dirigeant vers la maisonnette pour la fouiller, nous voyons, de derrière le tronc d’un gros hêtre où il se cachait, surgir un vieillard, un grand bonhomme, sec, avec une belle tête blanche.
Il a l’air effrayé de nous voir et fait mine de vouloir s’enfuir… Mais notre lieutenant a fait un signe et deux copains et moi nous l’empoignons et l’amenons. Il ne résiste pas.
- Ah ! vous êtes Français ! Pardonnez-moi, mais les autres partent à peine d’ici, et ils ont été si durs pour moi que je tremble encore.
Il tremblait, c’est vrai, mais nous avions déjà rencontré pas mal d’espions dans ce patelin, et ce sont de fameux comédiens.
Le lieutenant l’interroge :
- C’est ta maison ?
- Tu es seul ?
- Oui, vous pouvez voir vous-même.
- Comment t’appelles-tu ?
- Paul V…
A côté de moi, mon adjudant a un sursaut ; c’est son nom que vient de dire le vieux. Tous aussi, nous avons un regard d’étonnement.
- Tu vis dans le pays depuis longtemps ?
- Oh ! depuis toujours ; je suis bûcheron et j’ai toujours habité de ces côtés.
- Tu as une femme et des enfants ?
- Ma femme est morte il y a plus de vingt ans ; j’avais un garçon, Charles, il est parti je ne sais où.
Mon adjudant a bondi : - Papa !
Il s’élance ; le vieux recule un peu et regarde. Tous nous sommes là, sans respirer… Le lieutenant même est baba . Puis le vieux dit doucement :
- C’est vrai, c’est toi !
Un gros sanglot secoue ses épaules et son fils est obligé de le retenir pour qu’il ne tombe pas à la renverse… Ils s’embrassent… Ils pleurent comme des enfants et, ma foi, nous pleurons aussi, nous… On s’embrasse autour du vieillard.
Il nous raconte que les Boches étaient sept ou huit, qu’ils s’étaient perdus et qu’ils l’ont maltraité pour lui demander le chemin vers Triaucourt. Ils l’auraient fusillé s’ils n’avaient craint que les détonations ne nous attirent.

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