Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Extrait du roman

« CLAUDE BRIDET »

de Georges LIONNAIS

mercredi 10 juin 1998


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           Aux abords des villages écroulés, plus pitoyables sous le ciel livide, erraient quelques paysans, tels des naufragés autour d’une épave.
           - Qué misère ! ... Qué grand’misère ! ... murmurait le père Claude.
           Le fils restait silencieux.
           Il lui semblait qu’on pénétrait dans un immense cimetière.
           Partout des croix de bois, menues et fragiles, comme des jouets de gosses piqués innocemment dans le ventre des morts.
           La nuit tombait lorsqu’ils atteignirent les ruines de Varennes en Argonne.
           Un brouillard glacé descendait des coteaux boisés, comme une nappe de gaz qui s’infiltrait dans les méandres de l’étroite vallée.
           Un poste américain veillait , au fond d’un gourbi.
           Au bruit de l’équipage, un sergent débraillé sortit, fit exhiber les laissez-passer.
           Pendant la vérification, une femme s’élança hors de l’abri, tignasse au vent.
          Elle fut vite rejointe. Une courte lutte s’engagea, puis elle dut réintégrer le trou noir ...
           Le père Bridet haussa les épaules, tourna les talons.
           Près de l’église éventrée, Onésime rencontra un civil.
           Ils parlèrent un instant.
           Deux familles - neuf personnes sur douze cents - rentrées récemment, se baugeaient dans une cave.
           On décida de passer la nuit côte à côte.
           Au matin, les Bridet quittèrent Varennes.
           Un bric-à-brac guerrier encombrait les talus et les champs voisins du bourg.
          Les bandes de pansement, sanglantes ou maculées de tâches jaunâtres, traînaient à côté des masques à gaz au groin plissé, des bottes aux tiges fendues, des fusils aux canons tordus, des sacs éventrés par les pillards, des bidons, des gamelles qui avaient servi de cibles aux tireurs américains.
           Des rouleaux de barbelés s’empilaient en buissons monstres, hérissés d’épines rouges.
          Il fallait détourner l’attelage pour éviter les projectiles non éclatés, sournoisement allongés sur le sol, ou à demi enterrés, cul en l’air.
          La mère Bridet se refusait à reconnaître les villages, dont quelques pierres noircies rappelaient l’emplacement restreint : les morts tiennent si peu de place !
          Une trombe d’eau subite noya la région.
          Ils se réfugièrent dans une baraque, sous bois.
          Pauvre futaie ! Il n’en restait plus que des tronçons déchiquetés d’où surgissaient des échardes, comme des pointes de glaives.
          Dans un fourré, quelques grappes de godets isolateurs, lavés par la pluie, ressemblaient à des grosses clochettes de muguet.
          L’averse claquait en fusillade sur les toits bitumés.
          On eût dit que le ciel tentait un lavage géant de ce coin de terre d’où montait, par bouffées, l’odeur des chairs pourries.
          Après une accalmie, on se remit en marche, à travers champs : la route n’existait plus !
          Entre chaque tranchée béaient des trous que l’averse avait remplis d’eau verdâtre, pareille à du vitriol.
Aux endroits difficiles, le père Bridet et son fils « poussaient à la roue », pour aider les chevaux.
          On atteignit Montfaucon d’Argonne.
          Les routes aboutissant à la crête étaient bordées d’une double haie d’obus alignés, comme en prévision d’une revue macabre.
          Du haut de cette butte, le père Bridet et son fils aperçurent, à deux lieues, un îlot de pierres : MAMERELLE !
Partout la même vision : ossements menus des villages épars dans les vallons bouleversés ! ...
          Nos gens arrivèrent enfin à destination.
          La nuit précoce enclosait d’ombre ce qui restait du village aimé.
          Ils s’installèrent dans une porcherie dont les pignons semblaient indemnes ; à travers la toiture crevée, une étoile parut ...
          Mamerelle, à cinq petites lieues de Verdun, comptait à peine « quarante feux » et deux cents âmes, en août 1914.
          Les Mamerellois étaient d’enragés laboureurs, on les appelait les durs.
          Des familles, dont les aïeux gardaient vaches ou houaient « en journée », exploitaient 30 ou 35 hectares de plein rapport.
          Trois ou quatre « maisons », les Bridet en tête, possédaient la moitié du « finage ».
          Durant « six bails [4] » , le papa Bridet avait été maire républicain. Le fils, marié et père de trois enfants, « faisait valoir » depuis une paire d’années.
          Besogneur de forte race, il tirait des terres le maximum des produits.
          La prospérité de la ferme suscitait les pires jalousies, surtout dans le parti adverse.

Notes

[4Six Bails : 24 ans.

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