Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

ANDRE THEURIET chante l’Argonne (Suite)

mercredi 16 juin 1999, par Odile Husson


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L’Argonne est donc perçue comme un refuge vers lequel on revient irrésistiblement ou comme une terre d’action. Tel est le cas du livre le plus célèbre de ce thème : “ La chanoinesse ” - œuvre en partie historique - née des circonstances de la Révolution et de l’arrestation de Louis XVI à Varennes. La chanoinesse, Hyacinthe d’Eriseul - jeune religieuse sans voeux du chapitre de Poulangy - belle jeune fille d’une noble gravité, nature ardente, a fui les émeutes sanglantes de Bar-Le-Duc et a pris refuge chez sa parente, Mademoiselle de Saint André, dans sa verrerie de l’Argonne, située à Lachalade, dans la gorge des Sept Fontaines. Mais ce n’est pas pour s’y reposer. Voici qu’il s’agit d’aider le roi dans sa fuite à traverser l’Argonne sans encombres. On ne saurait résumer l’ensemble des péripéties dans si peu d’espace écrit - d’ailleurs le livre se trouve encore en librairie, dans l’édition Bollaert - Signalons toutefois qu’ici, l’Argonne rayonne depuis Sainte-Ménehould, où les mouvements des dragons inquiètent la population sortie dans la rue et où Louis XVI est reconnu par le maître de poste Drouet, jusqu’à Clermont et Varennes où le monarque est arrêté et contraint de regagner Paris. Après cet épisode, se développent les mouvements de l’armée des émigrés et l’invasion prussienne. L’auteur mêle l’histoire et l’intrigue - la chanoinesse reparaît à tous les moments, liée aux événements - l’Argonne est le théâtre de combats sanglants, depuis la défaite des volontaires à la Croix aux Bois, jusqu’à la marche de la troupe prussienne vers la Marne, où elle se mêle au paysage immense du château de Grandpré au vignoble - “ il ne manque qu’un peintre ” déclare Jarjaye - un bel allemand approuve l’idée de tableau - c’est Goethe. L’armée prussienne est belle de loin, de près non, anéantie par la dysenterie, elle chemine toute la nuit. Le canon résonne dans l’Argonne profonde et on voit rougeoyer la nuit les villages qui brûlent. Au matin, le brouillard se déchire. Toute l’armée française est là, sur le plateau de Valmy. Les Prussiens, déconcertés, ne savent plus s’ils veulent avancer ou rentrer chez eux. Le Prince de Prusse fait savoir à Hyacinthe qu’il faut regagner Verdun. Ils ont perdu la bataille de Valmy et retraversent l’Argonne vers l’Est.
Une intrigue amoureuse s’entrelace dans le récit, au gré des mouvements des héros - certains personnages sont réels - en particulier Julius Junius, d’abord amoureux de Hyacinthe, mais éconduit par elle dans sa tentative manquée du baiser d’amour, il devient son ennemi farouche. Il la poursuit par toute la partie nord de la Meuse et parvient à l’arrêter dans la ferme où elle se cache, près de Souilly. Hyacinthe sera conduite à l’échafaud, en compagnie de celui qu’elle aime, le député Beaujard, guillotiné avec elle en dépit de son choix politique, mais entraîné par la force morale de la jeune fille.
Si “ Colette ”, œuvre posthume publiée en 1908 se passe d’abord à Bar-Le-Duc, puis au Chanois, c’est en réalité l’Argonne qui en est le centre. Le prétendu trésor que recherchent les deux jeunes Barisiens, héritiers de la tante Charmette Courouvre, qui aurait été caché en 1815 dans le domaine du Chanois, près de Rambluzin, n’existe plus. Il a été découvert par les Allemands en 1870 - les deux frères retrouveront le coffre vide. Ils ont fait un crochet par l’Argonne pour déjouer les manoeuvres du truand Goupillard qui voulait arriver avant eux pour partager l’aubaine, ce qui leur permet de retrouver les cousins verriers, de rencontrer l’amour en la personne de la jeune Colette, fille du verrier et d’assurer leur avenir. La réconciliation d’une famille brouillée avec la tante Charmette s’est opérée au sein d’une forêt merveilleusement belle, où les deux jeunes gens s’étaient égarés, avaient passé la nuit, admiré les futaies, dévalé les combes, assisté à la fête de Saint Rouin, où on les prit pour des Prussiens, du moins des espions, ce qui eut pour effet de les traîner devant le maire de Futeau, au nom de la loi. Mais ce maire n’était autre que Monsieur de la Louvière, maître verrier, leur cousin germain. Tout un monde merveilleux s’ouvre aux yeux des deux jeunes gens. Tandis que l’aîné s’initie à la verrerie, le cadet parcourt, dans l’extase, guidé par Colette, le milieu enchanteur des environs de Bellefontaine.
“ De toutes parts, des remous de verdure ondulaient, roulaient, s’épandaient en cascades et parmi leurs vagues profondes, des masses de clématites sauvages balançaient leurs houppes soyeuses ainsi que des flocons d’écume. Parfois, du fond de ces abîmes de feuillées, des glouglous de ruisseaux chantaient, pareils à des flûtes invisibles et de clairs gazouillis de rouges-gorges se mêlaient au frais susurrement de l’eau ”...
“ C’est la Fontaine aux Charmes [1] expliqua Colette. La beauté de la promenade s’exprime sur plusieurs pages, parallèlement à la naissance de l’amour et à la fin de l’ouvrage, trouver vide l’emplacement du trésor ne saurait être une déception au regard de ce que les deux frères ont trouvé dans leur émouvant cheminement.
La même griserie nous enchante ; le même sortilège des mots fait se dérouler à notre regard intérieur une forêt toujours plus belle - riche de grâce, de finesse, de délicatesse - tel est le style de Theuriet. Qu’aurait-il fait devant la puissance et la luxuriance des forêts tropicales, s’il avait dû les prendre comme cadre ? Certes, on peut lui faire confiance - il est trop habile - il sait trop bien voir et partir du réel pour ne pas rendre, avec exactitude, les lieux qu’il a une fois embrassés d’un seul regard.
La même griserie nous enchante, dis-je, dans les autres titres cités ci-dessus : “ Tentation ”, qui met en parallèle le verrier ruiné et le verrier actif, où l’amoureux de la femme de son hôte renonce à temps à la faute imminente, traverse la rivière de Biesme et s’en va, monte les pentes vers la Marne et regarde de loin, en s’en allant, disparaître le domaine et la maison heureuse où demeure la vertueuse épouse. Il en va de même dans “ Le Secret de Gertrude ”. Bonne et douce, c’est elle qui héritera du beau domaine laissé par l’oncle, au sein de l’Argonne dispensatrice de bonheur.

Notes

[1Le même nom est cité près de La Harazée.

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