Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

MEURTRE A BIGNIPONT

vendredi 29 octobre 1999, par L’Abbé Poirson


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Notre petit journal veut-il ouvrir une rubrique policière régulière ? Après vous avoir narré le carnaval tragique de Berzieux dans le numéro 5, aujourd’hui, il vous conte un drame survenu à Chaudefontaine.


Madame et Monsieur LANFROY, les sympathiques propriétaires de la maison de la presse de Sainte-Ménehould, savent-ils que la ferme de Bignipont qu’ils ont acquise, site prestigieux, a connu, au cours des siècles, des heures glorieuses et d’autres plus noires ? Qu’ils ne me gardent pas rancune d’évoquer une tragédie qui s’y est déroulée le siècle dernier. J’espère ne pas avoir altéré le plaisir qu’ils ont de vivre dans un cadre aussi exceptionnel.
F. DUBOISY

En ce premier dimanche de janvier 1831, Monsieur CAILLET avait voulu renouer avec ses habitudes. A Noël, à la demande de son épouse, il avait assisté à la messe de minuit à Sainte-Ménehould. Il est vrai que l’église du Château, avec sa nef élégante, se prête bien à des cérémonies solennelles, où l’on se sent imprégné d’une foi de qualité. Et puis on y rencontre le beau monde de la ville.

Depuis qu’il avait repris la ferme de Bignipont, notre homme était paroissien de Chaudefontaine. Il fallait tenir son rang. N’était-il pas le plus important propriétaire du village ? Il était donc retourné à la messe à Chaudefontaine et son infidélité fort passagère ne pouvait que lui être pardonnée. Persister aurait pu être considéré comme une marque de défiance envers le curé MAUCLERT, jeune prêtre venu de la paroisse de Somme-Suippes, qui avait du mal à faire oublier son prédécesseur, l’abbé THIERRY. Ce dernier, originaire de Sainte-Ménehould, était « de chez nous » disaient les villageois. Il vivait en bonne intelligence avec chacun, même s’il était vrai que, du fait de son âge, son activité n’était pas débordante.

Le nouveau curé, lui, ne manquait pas d’idées. Ainsi, il venait d’installer une école spéciale pour les filles. A cet effet, ils avait acheté et meublé, à ses frais, une petite maison située dans la cour du prieuré. Le conseil municipal voulut bien le seconder dans cette bonne œuvre, en prenant en charge le salaire de la sœur chargée de l’enseignement.

Cette initiative plaisait à Monsieur CAILLET. De sa vie professionnelle d’herboriste et de droguiste à Paris, il s’était façonné une personnalité affable comme tout bon commerçant, mais aussi il s’était ouvert aux idées nouvelles. Il était bien en phase avec cette monarchie de juillet qui, depuis un an et demi, s’efforçait de concilier Royauté parlementaire et héritage de la Révolution française. A l’image de ce qui se passait en Angleterre, les propriétaires et les bourgeois avaient le vent en poupe. La France de l’ancien régime laissait place à la France des notables. Et Monsieur CAILLET pouvait revendiquer ce titre.

Lors de cette messe dominicale à Chaudefontaine, il se sentait en harmonie avec sa nouvelle vie de propriétaire terrien. Certes, il avait fait une concession à Madame CAILLET. Il avait été convenu que l’on ne prendrait pas le repas à l’auberge du village, comme on le faisait souvent. Madame ne goûtait que fort peu la compagnie à table des villageois, leurs rires, leurs plaisanteries et les éclats de voix fort nombreux, lorsque les carafes de vin étaient vides. Et puis, Pauline, la bonne, originaire de Verrières, devait préparer son fameux pot-au-feu pour ce repas de dimanche.

Au retour, à mi-chemin, en haut de la côte, Monsieur CAILLET arrêta son attelage. Devant lui, il embrassait du regard la vallée de l’Aisne, ses boqueteaux, ses gras pâturages, les champs au repos sous le givre qui s’était installé le matin, le bois qui couronnait la colline et, là-bas, l’imposant rectangle de sa ferme fortifiée, agrémentée d’un élégant pigeonnier. Il avait hâte d’être à table.

Seule ombre à ce moment de félicité, Nicolas, son jeune domestique, venait de le quitter. Un brave garçon, pourtant ! Mais il avait succombé aux avances de Pauline. D’âge mûr, la bonne, usant de ses charmes opulents et de son expérience, avait su faire fléchir Nicolas, qui bien vite lui céda. Elle se crut en droit d’exiger le mariage. Nicolas, embarrassé, avait d’autres projets. Il ne se voyait pas passer sa vie avec une femme qu’on aurait pu prendre pour sa mère. Il voulait rompre, considérant que contrairement à tous les usages, il avait été séduit. Ses sens avaient pris le pas sur sa raison. Il s’en ouvrit à son patron. Il fut décidé, d’un commun accord, qu’il devait quitter la ferme de suite ; on verrait plus tard. C’est ainsi qu’il était parti la veille au matin, pour s’engager comme soldat. - « Il est normal que chacun ait sa part de souci » - pensa Monsieur CAILLET.

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