Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

LE REFUGE

dimanche 16 avril 2000, par André Theuriet


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Jean MAIGRET, le bouquiniste de Hans, a déniché un exemplaire du refuge, roman d’André THEURIET, que nous avons évoqué dans notre numéro 5. Madame HUSSON écrivait : « C’est le roman le plus émouvant, le plus irrésistible. Il semble le couronnement des romans de l’Argonne, entièrement consacré à la magnificence de la forêt. » Nous publions ce texte, afin de lui redonner jeunesse et vous permettre de goûter le lyrisme d’André THEURIET.

I


Basse et allongée sous son toit de tuiles, comme la plupart des maisons de l’Argonne, l’habitation de Me Parisot, notaire à Lachalade, présentait de biais sa façade grise précédée d’un jardinet. Des fenêtres de la salle à manger, située au rez-de-chaussée, le regard pouvait enfiler la route de Vienne-le-Château aux Islettes, qui fuyait blanche et sinueuse, entre les coteaux entièrement boisés de la vallée de la Biesme. Ce jour-là - une après-midi ensoleillée d’octobre - la salle à manger du notaire réunissait autour de la table ronde une compagnie féminine représentant le dessus du panier de la société locale. Dans un bourg de six cents âmes, il existe, tout comme dans une grande ville, des cloisons étanches séparant et isolant chaque catégorie sociale. A Lachalade, les derniers rejetons des gentilshommes verriers, jadis établis en Argonne, forment un clan à part. Bien qu’assez pauvrement argentés, ils tiennent fièrement à distance les marchands de bois ou les gros cultivateurs qui composent la bourgeoisie du cru.
Les dames appartenant à cette minuscule aristocratie villageoise, s’occupaient d’oeuvres charitables et avaient coutume de se rassembler une fois par semaine chez l’une d’elles, pour vaquer à des travaux de couture, affectés à l’habillement des indigents de la paroisse. C’était cette fois le tour de la notairesse et la « couture » avait lieu chez elle. Aussi Mme Parisot, née de Belrupt, une petite femme un peu boulotte, au teint couperosé, aux cheveux grisonnants relevés à la chinoise, très alerte en dépit de son embonpoint naissant, se montrait très affairée à distribuer la besogne et aussi à aligner sur le dressoir les bouteilles de sirop ou de muscat et les tartelettes destinées à réparer les forces des travailleuses installées autour de la table, devant des coupons d’indienne ou des paquets de caliquot.
Il y avait là Mme de Brossard, veuve du verrier des Senades, fraîche, grassouillette et appétissante encore dans sa robe de deuil ; Mlle de Saint-André, sœur du curé de Lachalade, une vieille fille au corsage austère, à la toilette quasi monastique, aux lèvres dévotement pincées ; Mme de Verrières, grande, imposante, robustement charpentée, ayant un soupçon de moustache, l’œil dur et le verbe haut ; et enfin au milieu de ces quadragénaires, plus ou moins éraflées par la griffe du temps et généralement peu séduisantes, une toute jeune personne de vingt ans, Catherine de Louëssart, fille du garde général du canton. Assez grande, gracile et souple, très blanche de peau, avec de longs yeux noirs humidement mélancoliques, une bouche intelligente et facilement rieuse, elle semblait, en cette compagnie, une fleur en bouton égarée parmi une corbeille de fruits mûrs et déjà ridés par l’automne. Elle avait perdu sa mère de bonne heure. Son père, le garde général, héritier du tempérament et des goûts de dissipation de ses ancêtres, les verriers, s’absentait fréquemment et s’occupait médiocrement de l’éducation de Catherine. Elle avait poussé à la bonne aventure, repliée sur elle-même, un peu rêveuse, très sensible et très prime-sautière, ayant la simplicité et la grâce d’une plante sauvage.
Ce monde féminin, tout en taillant des corsages de cotonnade et en ourlant de petites chemises d’enfant, discourait à qui mieux mieux. Les langues ne chômaient pas plus que les doigts, et le prochain défrayait le plus souvent la conversation. Si ces dames s’occupaient d’oeuvres charitables, et encore qu’elles fussent toutes de parfaites chrétiennes, on est obligé d’avouer que leurs entretiens manquaient de charité. La menue chronique du village était commentée par elles avec des gloses et des conjectures plutôt malveillantes, et leurs propos piquaient à l’égal de leurs aiguilles.
- Mademoiselle de Saint-André, dit tout à coup Mme de Brossard, qui s’était levée pour se confectionner un verre de sirop de groseille, vous connaissez sans doute la grande nouvelle ? M. le curé va avoir un nouveau paroissien, et un paroissien de conséquence ... M. de Lochères revient ce soir même habiter la Harazée.
- Oui, ajouta la femme du notaire, M. Parisot a appris la chose dans tous ses détails, de la bouche de Saudax, le garde et le régisseur du domaine. Il y a une quinzaine, Saudax a reçu de la propre main de M. de Lochères l’ordre d’aérer les appartements et de les remettre en état ... Ils en avaient besoin ! Depuis la mort du vieux Bernard de Lochères, c’est-à-dire depuis tantôt vingt ans, ils étaient restés inoccupés et vous savez ce que devient une maison qu’on n’habite pas ...Saudax a eu fort à faire, rien que pour nettoyer, frotter et rendre logeable le premier étage ... M. de Lochères lui a écrit qu’il n’amenait avec lui aucun personnel et que, par conséquent, Mme Saudax ait à lui procurer une cuisinière, une femme de charge et un valet de chambre ... J’en ai même profité pour recommander au garde la Fleuriotte, qui a servi à l’évêché et qui est la perle des cordons bleus ... Dans son jeune temps, notre nouveau concitoyen aimait à mener grand train : je suppose qu’il ne revient pas ici pour y vivre en ermite ; il voudra recevoir et une bonne cuisinière lui sera indispensable ...

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