Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

LA PAGE DU SOURIRE

LE BRACELET

« Le petit Journal - 23 janvier 1892 »

jeudi 27 juillet 2000, par Albert Cim, Luc Delemotte


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Bien que marié à une jeune et charmante femme, Paul HOLGER, le maître verrier des Islettes, ne manquait jamais, chaque fois que ses affaires l’appelaient à Paris, c’est-à-dire tous les quatre ou cinq mois, d’aller offrir ses hommages à Madame Léa de MORTAGNE, une mûre et hospitalière habitante de la rue de Moscou. Et chaque fois, en reconnaissance du bon accueil qui lui était fait, il avait soin de laisser à la noble dame quelque gentil souvenir, pendants d’oreilles, boutons de diamant, bague ou médaillon.
Madame de MORTAGNE se montrait d’autant plus sensible à ces gracieusetés qu’elle raffolait de tous les bijoux et professait pour tout ce qui est lucre et bénéfice en général, un culte incomparablement plus ardent que celui qu’elle avait rendu à la vertu.
Léa avait été solennellement baptisée, trente-huit ans auparavant, dans l’église de Mortagne, sa ville natale, et s’appelait de son vrai nom Mélanie COCHENARD.
A différentes reprises, Léa avait remarqué, dans la vitrine d’un bijoutier du boulevard des Italiens, un bracelet en or mat garni de trois superbes saphirs sertis de brillants, et peu à peu, elle s’était laissée fasciner par ce bijou, s’en était entichée.
Comment l’avoir ?
- Lorsque Paul viendra, rumina-t-elle, il faudra que je tâche de me faire payer çà !
Paul HOGER arriva et Léa n’eut rien de plus pressé que de l’amener devant la montre du bijoutier et de le convier à partager son admiration.
- Très beau, en effet ! D’un goût, d’une élégance !
- Et les saphirs, quel éclat ! Vois le joli bleu ! Un bleu pas trop foncé, à la fois limpide et velouté ...
- Un bleu magnifique ! Oh ! Certes ! s’écria Paul. Seulement ...
- Oui, c’est le prix !
Une microscopique étiquette fichée dans l’écrin où reposait le bijou portait le chiffre 3.200 et Paul HOLGER ne mettait guère d’habitude plus de douze ou quinze cents Francs à ses témoignages de reconnaissance envers Mme de MORTAGNE. On était donc loin du compte.
- Nous pourrions toujours entrer, insinua Léa, examiner de près ... Il est ravissant ! Vois donc quels feux ! Nous causerions avec le commis ou le patron. Quelquefois les prix annoncés ne sont pas exacts. Peut-être aussi consentirait-on à un rabais ?
- Soit, entrons, dit Paul.
Le prix marqué était toujours un prix fixe. Impossible de rien rabattre : l’usage de la maison s’y opposait. Cependant, pour être agréable à Madame, ne pas refuser une affaire, et à titre tout à fait exceptionnel, on laisserait le bracelet à trois mille Francs, chiffre rond
.
C’était encore bien plus que ne voulait payer Paul.
- Nous verrons ... Nous réfléchirons ... murmura-t-il en faisant mine de s’en aller.
- Mais Monsieur pourrait voir d’autres bracelets ... Nous en avons d’autres, très avantageux ... des modèles tout nouveaux ... Combien Monsieur pensait-il mettre ? Dans quels prix ? ...
- Je ne pensais pas dépasser dix-huit cents, deux mille Francs ...
- J’ai quelque chose qui plairait sûrement ...
- Mais c’est ce bracelet que nous désirons et non un autre. Du moment que vous ne pouvez pas ...
Le marchandage se prolongea encore quelques instants ; puis, devant l’obstination du négociant et persuadés de l’inutilité de leurs efforts, Paul et sa compagne se retirèrent.
Deux heures plus tard, Léa réapparaissait dans le magasin.
- Il vous serait égal, n’est-ce pas, dit-elle au bijoutier, de laisser le bracelet à deux mille Francs, du moment où la différence vous serait préalablement payée ? Tenez, la voici, voici mille Francs, fit-elle en lui remettant un billet de banque. La personne viendra ce soir ou demain.
- Dans ces conditions, Madame, parfaitement ! Çà va tout seul ... Dès qu’on se présentera, on reparlera du prix, au lieu de maintenir mon chiffre, je le baisserai peu à peu ... Vous pouvez vous en rapporter à moi, Madame.
- J’y tiens, à ce bracelet, mais beaucoup, beaucoup ! Je serais désespérée de le laisser échapper !
- Le fait est qu’il est vraiment ...
- Ravissant !
- N’ayez crainte, Madame, Je vais le mettre de côté ... Madame est certaine qu’on reviendra bientôt ?
- Ce soir même, demain au plus tard ! Absolument certaine !
Effectivement, Léa y mit une telle insistance, tant d’adresse et d’astuce, elle sut si bien manoeuvrer que Paul HOLGER lui promit de retourner chez le bijoutier et d’essayer de le rendre plus accommodant.
C’est tout ce qu’elle demandait.
La soirée était trop avancée pour que Paul remplit sur-le-champ sa promesse.
- Le magasin doit être fermé à cette heure-ci ... Mais demain matin, sans faute, j’y passerai, ma chatte.
Le lendemain, la matinée s’écoula sans que Léa vit rien arriver. A trois heures de l’après-midi, elle n’avait encore rien reçu. Dévorée d’impatience, saisie peut-être aussi d’une naissante panique, elle courut chez le bijoutier.

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