Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

LE REFUGE

(2ème partie)

mercredi 19 juillet 2000, par André Theuriet


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Résumé des chapitres précédents


Les dames appartenant à la minuscule aristocratie villageoise de La Chalade commentent, lors de leur réunion hebdomadaire, le retour sur ses terres de Vital de Lochères. Après avoir mené grande vie, gaspillé son bien, divorcé, il s’installe dans son château natal.
La jeune Catherine de Louessart semble intéressée par cet événement qui bouscule le quotidien du village.


III


Novembre était venu ; avec lui, les bourrasques d’ouest, qui descendent par grandes ondes au long de la vallée de la Biesme, enlèvent en tourbillons les dernières feuilles jaunies, emplissent la vieille forêt d’une rumeur semblable à celle de la mer démontée, et changent en torrents tumultueux les rus des gorges sablonneuses. Ces premières tempêtes hivernales n’effrayaient pas l’humeur vagabonde de Vital. Il préférait leurs violents assauts à la morne réclusion de son logis de la Harazée. Depuis son retour au pays, il en arrivait déjà à reconnaître que le « refuge » ne réalisait pas les espérances de repos et d’apaisement qu’il y avait cherchées. La transition avait été trop brusque. Ayant passé tout à coup de la lumineuse gaieté et de l’agitation mondaine des stations du littoral, au noir silence et à l’isolement morfondant de sa retraite, il sentait peser sur lui un ennui d’espèce particulière, l’ennui des oisifs qui n’ont aucune ressource dans l’esprit et qui, ne sachant où se prendre pour échapper à eux-mêmes, trouvent les journées mortellement longues, les soirées interminables. Vital n’était ni un homme d’étude, ni un liseur. Il lui répugnait de renouer connaissance avec les anciennes relations de sa famille, éparpillées dans les bourgs ou les petites villes du voisinage. Absent du pays depuis vingt années, il n’avait plus une idée commune avec les compagnons de sa jeunesse ; et puis, il redoutait les questions indiscrètes, embarrassantes, auxquelles il eût été fort empêché de répondre. D’autre part, le séjour prolongé entre les murs de la Harazée lui était pénible. Dans les pièces sonores et inconfortables de l’appartement paternel, il demeurait trop face à face avec lui-même. Les souvenirs fâcheux, les regrets stériles y poussaient trop à l’aise, pareils à des touffes d’ortie, et le tourmentaient de leurs cuisantes piqûres. Restaient la chasse et la promenade, ses deux anciens amusements préférés. En attendant qu’il pût affermer quelque canton giboyeux, se procurer des chiens et des chevaux à son gré, il faisait par tous les temps de longues marches à pied, car il avait conservé ses infatigables jarrets de coureur de bois.
Un jour, vers la fin de novembre, malgré les menaces d’un ciel chargé de nuages plombés qui fuyaient à la cime des bois, comme un fantastique troupeau de bêtes sauvages, fouaillées par un invisible berger, Vital avait remonté la gorge de la Fontaine-aux-Charmes et s’était engagé dans l’épais massif de la Bolante.
Les taillis, dépouillés de leurs feuilles, étendaient sur le ciel leurs fines branches enchevêtrées et sans cesse battues, courbées puis redressées par les rafales. Le gris foisonnement des ramures remuées plaisait à Vital. Ce souffle impérieux qui sortait des intimes profondeurs de la futaie, qui grossissait ainsi qu’une clameur de voix presque articulées, puis se calmait un moment pour renaître avec plus d’emportement, était en harmonie avec l’état de son âme troublée. La rude caresse du vent et les plaintes intermittentes de la forêt berçaient ses pensées confuses, sans leur laisser le temps de se préciser et de devenir trop douloureuses. Grisé par cette continuelle agitation des arbres qui semblaient eux-mêmes en proie à une ivresse délirante, il s’enfonçait sous bois, toujours plus avant, et atteignait enfin une spacieuse futaie revêtant les flancs d’une combe au fond de laquelle la voix d’un ruisseau montait pareille à un chant de flûte.
Dans ce large entonnoir abrité de tous côtés, il y avait une oasis de silence ; on n’y percevait plus le hourvari de l’ouragan que comme le murmure d’une marée lointaine. Le calme était devenu si complet que le bruissement soyeux des feuilles mortes, remuées sous les pieds de Vital, résonnait sous les hautes branches ainsi que dans une nef d’église. Tout s’y noyait dans une tonalité grise et assourdie : les jonchées de feuilles violacées, les fûts argentés des hêtres, les fuyants nuages entrevus à travers la claire-voie des ramures dénudées. Çà et là seulement, des mousses sur un tronc d’arbre, des tapis de lierre ou des traînes de ronces étalaient des taches vertes dans le gris, et cette verdure vivace, persistant malgré l’hiver, jetait des notes printanières dans l’austérité du grand bois dépouillé. Etait-ce cette impression de fraîcheur, ou le vague souvenir d’avoir déjà traversé la même futaie lorsqu’il chassait au chien courant dans sa prime jeunesse ? ... Vital eut soudain en lui une allègre poussée de renouveau, un revif de sève montante ; son cœur battit comme si quelque chose d’ignoré et d’heureux l’attendait de l’autre côté de la colline. C’est une sensation qu’on n’éprouve guère d’habitude à quarante-huit ans. A cet âge-là, on ne se forge plus de chimères et l’on ne songe qu’avec un frisson anxieux à l’inconnu qui vous guette au détour du chemin. Mais à ce moment M. de Lochères se sentait rajeuni et il trouva ses jambes de vingt ans pour gravir le flanc opposé de la combe. Cette illusion juvénile dura peu et la surprise qui l’attendait là-haut était la nature forte prosaïque. Lorsqu’il eut atteint le sommet du coteau, il déboucha dans une clairière semée de bruyères roussies, plantée de maigres bouleaux échevelés, et en même temps il s’aperçut qu’il commençait à pleuvoir.

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