Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

La page du poète

La robe

mardi 19 avril 2011, par Nicole Gérardot


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Dans l’étroite mansarde où glisse un jour douteux
La femme et le mari se querellaient tous deux.
Il avait, le matin, dormant, cuvant l’ivresse,
Et s’éveillait, brutal, mécontent, sans caresse,
Le regard terne encore, et le geste alourdi
De l’honnête ouvrier qui repose à midi.
Il avait faim. Sa femme avait oublié l’heure.
Tout n’était que désordre aussi dans la demeure.

Mais le coupable, usant d’un stupide détour
S’empresse d’accuser pour s’absoudre à son tour :
"Qu’as-tu fait ? D’où viens-tu ? Réponds-moi. Je soupçonne
Une femme qui sort et toujours m’abandonne.
- J’ai cherché du travail, car tandis que tu bois,
Il faut du pain pour vivre, et s’il gèle du bois !
- Je fais ce que je veux ! – Donc je ferais de même !
- J’aime ce qui me plait ! – Moi j’aimerai qui m’aime !
- Misérable !" Et soudain des injures, des cris,
Tout ce que la misère inspire aux cœurs aigris,
Avec ces mots affreux, mille blessures vives,
Les regrets du passé, les mornes perspectives,
Et l’amer souvenir d’un grand bonheur détruit.

Mais l’homme tout à coup : "A quoi bon tout ce bruit ?
J’en suis las ! Tous les jours c’est dispute nouvelle,
Et c’est trop souvent me rompre la cervelle !
Beau ménage vraiment que le nôtre après tout.
Je prends à vivre ainsi l’existence en dégoût.
Rien ne m’attire plus dans cette chambre sombre
Où la chance est mauvaise, où des malheurs sans nombre
M’ont accablé.« La femme aussitôt : »Je t’entends.
Eh bien séparons-nous ! D’ailleurs voilà longtemps
Que nous nous menaçons. – C’est juste ! – En conscience,
J’ai trop tardé. – J’eus trop de patience,
Une vie impossible ! – Un martyre ! – Un enfer !
« Va-t-en donc ! » Dit la femme, ayant assez souffert.
Garde ta liberté, moi, je reprends la mienne !
J’ai travaillé pour toi, quoiqu’il advienne,
J’ai mes doigts, j’ai mes yeux, je saurais me nourrir.
Va boire ! Tes amis t’attendent. Va courir
Au cabaret ! Le soir, dors où le vin te porte !
Je ne t’ouvrirai plus, ivrogne cette porte !

- Soit. Mais supposes-tu que je vais te laisser
Les meubles, les effets, le linge et renoncer
A ce qui me revient dans le peu qui nous reste
Emportant comme un gueux, ma casquette et ma veste ?
De tout ce que je vois, il me faut la moitié.
Partageons, c’est mon bien ! – Ton bien, quelle pitié !
Qui de nous, pour l’avoir, montra plus de courage ?
O pauvre mobilier que j’ai cru mon ouvrage !
Qu’importe ! Je consens encore à partager.
Je ne veux rien de toi qui m’est un étranger !"
Et les voilà prenant les meubles, la vaisselle,
Examinant, pesant… Sur leurs fronts l’eau ruisselle…

La fièvre du départ a saisi le mari.
Muet, impatient, et sans rien d’attendri,
Ouvrant chaque tiroir, bousculant chaque siège,
Il presse ce travail impie et sacrilège.
Tout est bouleversé dans le triste taudis,
Dont leur amour peut-être eut fait un paradis.
Confusion sans nom, spectacle lamentable.
Partout sur le plancher, sur le lit, sur la table,
Pêle-mêle, chacun d’un rapide regard,
Entasse les objets et se choisit sa part.
"Prends ceci, moi cela ! Toi ce verre, moi l’autre !
- Ces flambeaux, partageons ! – Ces draps, chacun le nôtre !"
Et tous deux consommaient, en s’arrachant leur bien,
Ce divorce du peuple, où la loi n’est pour rien.


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