Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Un vieux conte argonnais : Le Doudou-Gentil

lundi 20 juin 2011, par Nicole Gérardot


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« Balosse, balosse », en écrivant ce mot, je me suis rappelé que dans un conte (argonnais bien sûr), on parlait de ces fruits. Je l’ai retrouvé dans : « Contes rustiques et Folklore de l’Argonne » de l’Abbé Louis Lallement, « Contes Populaires et légendes de Champagne » dans la collection « Richesse du folklore de France », « Contes, récits et légendes des pays de France » de Christian Seignolle.
La version de l’Abbé Louis Lallement est en patois et intitulée « Les trois souhaits ». Les deux autres, qui s’inspirent de la première, sont un peu différentes. Je vous invite à lire le « Doudou-Gentil ».

Il y avait une fois, on ne sait au juste ni quand ni dans quel village (peut-être bien à Moiremont), un brave savetier qui répondait au sobriquet de Doudou-Gentil. Il était tout seul chez lui, ayant perdu femme et enfants morts du choléra. Il n’avait point de voisins. Il habitait bien loin, au bout du pays. Et ce n’était pas pour rien qu’il s’ennuyait. Aussi à la belle saison, aimait-il travailler devant l’huis, assis sur un banc, pour mieux accoster les passants.
Un jour, deux étrangers s’arrêtèrent devant la maison du Doudou-Gentil. Ils étaient fourbus. Et le Doudou-Gentil, qui avait bon cœur, leur dit :
-Mes amis, vous m’avez l’air bien hodés. Entrez donc un peu. Vous prendrez bien un gobelet de cidre.
- Cela ne se refuse mie, répondit le plus vieux.
Ils entrèrent donc chez le Doudou, qui leur fit casser la croûte avec une omelette et des vitelots. Ils mangèrent de bon cœur, et bien reposés et réconfortés, les deux étrangers dirent au Doudou :
- Nous n’avons ni sol ni denier, mon ami, mais tu seras récompensé tout de même de ta bonne réception. Dis vite ce que tu voudrais bien, tu l’auras.
- Eh, ma foi, j’ai toujours rêvé de trois choses…
- Dis vite, qu’on s’en aille. On est pressé. Il nous faut reprendre la route.
- Eh ! Voilà. Tous ceux qui passeront et viendront s’asseoir sur mon banc, j’aimerais qu’ils ne s’en allassent mie sans ma permission.
- Amen ! Dit le plus jeune des étrangers. Et après ?
- Après, j’ai dans mon jardin un grand balossier qui donne de bonnes balosses. Et c’est bien dommage qu’il ne me soit jamais permis de les voir mûrir. Les méchants gamins du pays viennent me les voler toutes. Tenez, je voudrais que celui qui montera dans mon arbre y reste jusqu’à ce que je lui dise de dévaler.
- Amen, fit le plus vieux des étrangers. Voyons la troisième chose. Mais, Doudou, pense à ton âme.
- Mon âme, mon âme ? Bien sûr que je ne la laisserai au diable. Je ne voudrais mourir comme un chien. Mais en attendant, ne faut-il pas s’amuser honnêtement ? Le dimanche, j’aime bien faire une p’tite partie de carte avec les amis. Je voudrais être le meilleur joueur du pays.
- Tu fais un drôle de chrétien, répondit le plus jeune inconnu. Mais il sera comme tu dis, mon Doudou.
Et les deux étrangers s’en furent, sans même toucher la porte qui s’ouvrit toute seule.
Quelques temps plus tard, le Doudou était assis sur son banc. Et pan ! Il a reçu un grand coup sur la tête. Il s’est relevé en faisant les gros yeux. Q’a-t-il vu ? La mort, qui se tenait là, devant lui.
- Doudou, lui dit la Mort, je viens te quérir. Il faut me suivre. Et tout de suite.
- Allons, vous avez bien une minute. Laissez-moi au moins me mettre en état. Tenez, asseyez-vous donc sur le banc. Je reviens à l’instant.
La mort s’assied. Le Doudou rentre chez lui, ressort aussitôt et dit :
- Me voilà tout là.
La mort veut se lever du banc. Mais nenni !
Et le Doudou se met à rire bien fort.
- Je n’ai mie le temps de m’arrêter, lui crie la Mort. Mauvais sujet, ton banc est ensorcelé. Le Bon Dieu te punira.
- Non ! C’est le Bon Dieu lui-même qui a donné pareille vertu au banc.
- Allons, en voilà assez. Il faut que je m’en aille.
- Eh, bien, je vous laisse, mais donnez-moi encore cinquante ans de vie.
- Soit. Dans cinquante ans, je repasserai, mais cette fois, je ne te raterai pas.
Sur ces mots, la Mort a filé comme une arbalète, ainsi que disent les gens de Florent.

Cinquante ans après, la mort revient.
- Doudou en route ! Fait-elle d’un air pincé.
- Je vous suis. Mais vous n’allez pas me refuser une p’tite chose : avant de partir, je voudrais bien manger deux ou trois balosses.
La mort est bien ennuyée. Elle se demandait : Pourquoi me demande-t-il cela ?
Et de crainte de le voir se sauver, elle alla elle-même aux balosses.
- Cueillez les plus belles, lui crie le Doudou.
La mort monte dans l’arbre, cueille les balosses, veut redescendre. Bernique ! Elle reste accrochée après une branche. Elle secoue l’arbre, comme un prunier, c’est le cas de le dire. Toutes les balosses tombent par terre, mais la Mort est toujours là-haut !
- Doudou tu es mon Maître, dit la mort en grignant des dents. Tu ne vaux mie cher.
- Donnez-moi encore cinquante ans de vie et je vous laisse dévaler du balossier.
La mort ne répond pas.
- C’est oui ? C’est non ? demande Doudou.
- C’est oui, savetier de malheur !

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