Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

AU LOUP !!!

A Minaucourt, le Mardi-gras 1871

mardi 13 septembre 2011, par Abbé Jean Faguier, Bernard Janson


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Cela aurait pu être un conte, mais ce n’en est pas un. Cette histoire incroyable, mais vraie, écrite par l’abbé Faguier est celle d’une jeune fille qui rencontre un loup sur la plaine enneigée. Bernard Janson, un habitant de Minaucourt, nous a déniché ce récit, témoignage de la vie rurale au XIXè siècle dans la campagne argonnaise.

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Ce matin-là, la petite Eulalie Debar, âgée de 13 ans, fille de Ferdinand le sabotier, se disposait à rendre visite à son oncle paternel, François-Xavier, au Mesnil-les-Hurlus.
Comme la veille on avait tué le cochon, maman Aurélie Adam avait préparé dans un panier la traditionnelle « charbonnée » qu’on offrait volontiers aux voisins et aux proches parents : « Lalie, tu vas porter cela à ton oncle du Mesnil ! ».
C’était jour férié, pas de classe évidemment. Le temps un peu gris satisfaisant pour la saison. La petite Lalie se réjouissait d’aller faire un tour à ce village voisin qu’elle connaissait bien.
Ayant embrassé ses parents, elle passa devant l’église dont sa maison n’était distante que de quelques mètres, longea l’école, traversa le route, et s’engagea sur le chemin qui mène directement par le coteau « aux paroches », c’est ainsi qu’on appelait les trois paroisses des Hurlus.

Le village de Minaucourt était calme, malgré la présence des soldats prussiens. Au moment de l’invasion de la France, à l’automne 1870, l’occupation ennemie avait été pénible. On se répétait à mi-voix, le soir à la veillée, l’épisode sanglant des Mobiles de Passavant qui avait traumatisé toute la région. Mais tandis qu’à Paris grondait l’insurrection, la vallée de la Tourbe, en Champagne, restait tranquille. Les soldats allemands, dont beaucoup, rhénans d’origine, étaient pères de famille et n’avaient qu’un désir, rentrer chez eux.
Un peu plus d’une lieue séparait Minaucourt du Mesnil. Ça et là, Lalie voyait les cultivateurs qui préparaient les semailles d’orge de printemps, au sortir d’un hiver qui avait été rude. En fin de matinée, elle était arrivée à destination. C’est avec beaucoup d’affection qu’elle fut accueillie par l’oncle et la tante.
Mardi-gras ! C’était partout la fête, avant la pénitence du Carême. Les enfants costumés parcouraient le village en chantant de vieux refrains. Là-haut, sur le « Mont », plusieurs jeunes gens s’exerçaient déjà, en faisant descendre du coteau la fameuse « roue de Saint-Pantaléon » qui serait au cœur de la journée des brandons, le dimanche suivant. Ce concours, à qui enverrait la roue le plus loin, allait attirer bien des gens de la contrée, de Somme-Py à Somme-Tourbe, de Cernay à Virginy, et aussi de la forêt d’Argonne. Le dernier marié de la paroisse devait, selon la tradition, fournir une roue de charrette qui, après avoir été révisée par le charron, allait de multiples fois, dévaler le coteau jusqu’à ce qu’elle soit complètement démantibulée. Le plus dur était, à chaque fois, de la remonter en haut de la côte. Mais le soir, ce serait la fête : on danserait la farandole autour des brandons allumés.

« Vite à table ! » s’écria la tante Marie-Adeline. Le repas commença dans une atmosphère joyeuse, tandis que Lalie devisait avec son cousin Etienne qui avait un an de plus qu’elle. Il n’y eut pas de soupe au lard, au menu de ce jour-là, mais après le jambon fumé, un bon civet de lapin aux fines herbes, un morceau de fromage passé et un grand plat de faveroles toutes chaudes. Un vrai régal qui se prolongea jusqu’au milieu de l’après-midi.
Mais déjà il fallait songer à repartir, car maman Aurélie avait recommandé à sa fille de rentrer avant la tombée de la nuit. L’adolescente embrassa les membres de sa famille. Cependant avant de prendre le chemin du retour (son panier au bras rempli de bonnes choses), elle grimpa jusqu’à l’église afin d’y prier quelques instants. Elle passa devant la statue de Saint-Pantaléon dont on disait qu’il guérissait certaines maladies d’enfants, et elle admira une fois de plus le magnifique retable du Mesnil qu’on vantait à dix lieues à la ronde.

Tout d’abord, Lalie avait songé à repasser par le hameau de Beauséjour bien que le trajet fut plus long, car elle devinait que le brave parrain Gus’ lui aurait fait cadeau d’un peu de miel de son célèbre rucher. Mais il fallait y renoncer, le temps s’était assombri et de gros nuages se profilaient dans le ciel gris. Décidément l’hiver n’était pas fini.
Lalie reprit le même chemin que le matin. Elle se hâta comme si, inconsciemment, elle craignait un danger. La neige se mit à tomber, doucement d’abord, puis à plus gros flocons, à tel point qu’elle dut ralentir sa marche. Il lui fallait alors traverser un grand bois de sapins. La nature lui parut tout à coup hostile. Des lapins regagnaient au plus vite leurs terriers. Un écureuil déboula prestement et disparut. Les oiseaux s’étaient tus. C’était le grand silence blanc. Une sorte d’angoisse oppressa la petite, dans ce paysage devenu soudain presque lugubre. Enfin à la sortie du dernier boqueteau, elle retrouva le plateau et les champs cultivés. Mais elle avançait péniblement, ses petits sabots enfonçaient dans la neige, et malgré le fichu qui recouvrait sa tête, son visage était gonflé et rougi par le froid.

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