Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Les combats de Sainte-Ménehould en 1940, suite.

lundi 26 décembre 2011, par Jean Hussenet


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Hans Haabe, écrivain et journaliste autrichien, antifasciste, interdit par les nazis, a gagné la France et s’est enrôlé dans l’armée française, dans le 21ème régiment de Marche de Volontaires Etrangers. Il vivra aux Etats-Unis où il écrira ses mémoires, à Washington en juin 1946.
Le 12 juin 1940, il combat dans les rues de la ville quand les Allemands arrivent. La première partie de ses mémoires a été publiée dans le n° 52. Voici la suite du récit des combats.
Hans Haabe et son ami Truffy se trouvaient dans la rue Camille Margaine. Le pont dont ils parlent doit être le pont de la rue de Verrières.


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Mais il n’y a pas de répit. Pour parvenir au pont, nous devons à nouveau obliquer dans la ville. Les Allemands sont partout. Nos régiments se défendent avec le dernier espoir. Je vois des soldats qui ont pris position derrière des cadavres. Leur fusil est posé sur le dos d’un camarade mort : le cadavre sert de protection. Des hommes plongent leur tête dans les entrailles de chevaux morts pour ne plus rien entendre. La ville est empestée par l’odeur des cadavres, de la fumée et du sucre. Je remarque le colonel Debussy qui tente, avec quelques hommes, de faire tirer un obstacle antichar à l’entrée du pont. Tout a l’air d’un jeu comique et tragique à la fois : les soldats isolés, le lieutenant avec son revolver, les maigres chevaux de frise, les mitrailleuses abandonnées sur un côté, les chars, les motocyclistes, les mitrailleuses qui progressent sur l’autre côté. Et pourtant, Dieu fait encore une fois en sorte que le plus cruel devienne justement supportable par son absurdité : on a le sentiment que les autres, de l’autre côté, ne peuvent pas prendre grand chose au sérieux. La disproportion est si énorme que l’on souhaite déjà que cette irruption de la réalité dans la chambre d’enfant ne soit qu’un fantôme. Peu importe que des odeurs pestilentielles montent du tapis de la chambre d’enfant. Et voici une silhouette fantomatique qui sort de la brume formée par la poudre des tirs : c’est Mayer, Mayer-Mayeresco de Bucarest.
Je le distingue en passant rapidement. Il se tient près du pont. Je ne sais pas s’il est allé plus loin. Je lui crie quelques mots mais il ne répond rien. Il est là, appuyé au parapet du pont ; il a oublié de se jeter à terre. Il a toujours la casserole brillante sur le dos. Le casque est toujours sur sa tête, comme un chapeau melon noir et triste lors d’un enterrement. Son visage est noir de suie. Ses cheveux blond pâle lui tombent sur son petit nez rouge. Je crie à nouveau son nom. Mais il ne détourne pas son regard fixe. Il fixe je ne sais quoi, je ne sais où…
Une seule mitrailleuse tient encore le pont de la retraite. Un jeune Français du 11ème régiment et un nègre du même régiment servent la mitrailleuse. Soudain le nègre porte la main à sa poitrine et s’effondre. Etant déjà sur le pont, je vois comment Mayer-Mayeresco de Bucarest se jette sur l’homme mort. Allongé sur le noir, il continue de passer la bande de la mitrailleuse.
Le groupe de pionniers a franchi le pont avec moi. Ils ont exécuté ce qui a été ordonné plus vite que je ne le pensais. J’ai à peine passé le pont qu’il saute soudainement. C’est le seul chemin de la retraite. Dans la brume et la poussière, je vois quelque chose de brillant de ce côté là du pont. C’est la casserole de Mayer qui étincelle au soleil.
La France avait des hommes. L’un d’eux s’appelait Pierre Truffy. Nous nous étions séparés quand nous avons aperçu le colonel. Nous avions convenu que je devais l’attendre après le pont. Sans nous avoir remarqués, nous avions couru presque en même temps de l’autre côté du pont. Et soudain, nous nous retrouvions l’un près de l’autre. Je lui racontai ce qui était arrivé au petit Mayer. Il réfléchit un moment. Puis il dit :
- “Viens vite !”
Nous courûmes le long de la rivière. Elle était particulièrement étroite à un endroit. Truffy s’assit dans l’herbe et commença à retirer ses bottes sans dire un mot.
- “Qu’est-ce que du fais ?” demandai-je.
- “Je vais chercher le petit Mayer !”
Je ne dis rien. Je m’assis sur le côté et tentai de délacer mes guêtres de cuir.
- “Qu’est-ce que tu fais ?” demanda Truffy, l’air irrité.
- “Je vais avec toi !”
- “Pour quoi faire ?”
- “Pour que tu ne sois pas tout seul !”
Derrière les verres de ses lunettes, il me regarda avec un sourire.
- “Bon, dit-il, prenons un bain !”
Nous pestions tous deux en retirant les chaussures de nos pieds. C’était une véritable opération de les retirer de nos pieds enflés et en sang.
- “Je ne suis plus fatigué du tout !” dit le sous-lieutenant.
- “Moi non plus, j’ai oublié d’y penser !”
Nous camouflâmes nos bottes et nos vêtements militaires dans des buissons. Quand nous sortîmes des buissons, Truffy déclara :
-“Je vais aller chercher le petit Mayer tout seul. Mais tu vois la maison en face ?”
Je vis une ruine moyenâgeuse.
- “Oui !”
- “Tu trouveras les observateurs du 2ème bataillon dans la cave. Je leur ai donné l’ordre d’attendre à cet endroit. Il faut dire qu’ils n’ont plus d’arme !”
- “Je comprends” !
- “Tu leur montreras cet endroit du canal. Ici, le fleuve est étroit. D’autre part, les Allemands semblent n’avoir pas encore repéré cette place-là !”
- “Entendu !”
Il avait oublié ses lunettes sur son nez. Il les déposa alors dans le buisson. Puis il dit :
- “Bon bain, à tout à l’heure !”
Et il plongea le premier dans l’eau.

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