Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Un élève de 6 ans à la rentrée scolaire du 1er octobre 1940

mercredi 21 décembre 2011, par Michel Lesjean


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Michel Lesjean est un fidèle lecteur et rédacteur assidu de notre revue. Demeurant aujourd’hui à Reims, il a passé sa jeunesse en Argonne et l’article “Un instituteur à Menou pendant la guerre 39-45” de Maurice Warin, lui a fait ressurgir des souvenirs.
En 1940, Michel Lesjean avait 6 ans et allait connaître une vie scolaire mouvementée.

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Courant septembre 1940, au retour d’émigration de Charente-Maritime avec mes grands-parents maternels (meusiens), ma mère et ma sœur, ce furent les « retrouvailles » avec Papa démobilisé. Notre appartement de la rue de Gergeaux [1] réquisitionné, nous avons dû durant quelques jours, emménager chez notre grand-mère Blanche, à Chaudefontaine, le temps de trouver un logement provisoire, enfin signalé chez M. Risser, faubourg des Bois et récupérer quelques meubles de la rue de Gergeaux.
Avec étonnement, nous faisions connaissance avec de nouveaux militaires « les Allemands », les “boches”, “les verts de gris”, l“es dodors”, “les doryphores”, “les colliers de chiens”, “les feld-gendarmes”. C’est drôle car les Charentais appelaient les Meusiens « les boches de l’est » !

* La rentrée scolaire étant le 1er octobre, je rentrais dans la petite classe de Madame Garnesson, aménagée au premier étage du Musée, place de l’Hôtel de ville ; j’ai toujours en mémoire des anecdotes de gamin et des « petites histoires » de la Grande Histoire. Je me souviens avoir été pris de vomissements dans les escaliers menant au 1er étage ; “Qu’est-ce que tu as mangé, mon petit ?” me demande Mme Garnesson ; “Des pommes de terre en robe des champs avec du beurre !” Quelle honte ! Les restrictions et les rationnements avaient commencé, il ne fallait surtout pas le dire ! C’était l’époque de la débrouillardise pour trouver de la nourriture. Mon père, démarcheur à la Banque Nancéenne (actuellement Auberge du Soleil d’Or) trouvait à négocier son petit sac de pommes de terre et du bon beurre chez les clients agriculteurs de la campagne, fabriqué maison, à la baratte. Car c’était déjà l’époque “margarine”. A cette époque, la démarche s’effectuait à vélo.

* Papa regagnait le soir, à vélo, notre logement faubourg des bois. Arrivé au niveau du « Pont rouge » [2], reconstruit en bois, un soldat allemand ivre et titubant s’est accroché à mon père, le faisant tomber de son vélo, la tête contre la cornière métallique du trottoir et lui occasionnant une profonde entaille à l’arcade sourcilière. C’est en sang qu’il est allé à la “Kommandantur” (ancien Hôtel moderne avant la gare) porter plainte contre le soldat. Je peux vous dire, lorsque papa est rentré à la maison, la famille a eu une grande frayeur en voyant son visage ensanglanté. Le brave docteur Henry s’est déplacé pour lui poser des points de suture métalliques. Impressionnant lorsqu’on est gosse.
* De notre logement faubourg des bois je voyais, en face, le petit immeuble, genre hôtel particulier appartenant à la famille Charles-Janin. Cette belle maison étant réquisitionnée, y logeait un officier allemand. Il sortait tous les matins, chevauchant un magnifique cheval. Dans la cour, parfois, un travailleur prisonnier, coiffé de sa chéchia, secouait et tapait de grands tapis avec un genre de raquette. Nous étions en 1940, de fortes chutes de neige étaient tombées, un soldat allemand tapait aux portes, obligeant les habitants à nettoyer la neige des trottoirs devant chez eux et ils avaient intérêt à s’exécuter, sinon… amende !

* Nous retrouvâmes notre logement dans l’immeuble de la rue de Gergeaux et pour moi un nouveau parcours pour me rendre à l’école. Quelque temps après, les élèves réintégrèrent l’école de garçons rue Chanteraine. Je suis maintenant dans la classe de M. Milot, violoniste amateur chevronné. Je me souviens des immeubles détruits en face de l’école, une grande tranchée y avait été creusée dans les décombres et le directeur, M. Garnesson, soufflait dans sa trompe lors des exercices d’alerte ; toutes les classes sortaient en bon ordre et se réfugiaient dans cette tranchée couverte, à l’abri des bombardements.

* En classe, le samedi matin, nous avions droit à une distribution de pastilles vitaminées, de couleur rose, au goût pas très agréable, à la petite cuillère et il ne fallait surtout pas la recracher, nous étions surveillés. Par la suite nous avions des biscuits vitaminés qui rapidement devenaient une monnaie d’échange pour obtenir des billes. Pour ma part j’ai échangé une vieille balle de tennis contre des biscuits, oh ! le gourmand.

* L’hiver était rude cette année-là, nous étions en culottes courtes, de bonnes chaussettes et des galoches à semelle de bois. Les genoux étaient bleuis par le froid et les crevasses soignées au saindoux. L’Aisne charriait des blocs de glace. Qu’allait-il faire ce garnement en bordure de la rivière ? En tout cas j’ai pris un bon bain de pieds et suis resté tout l’après-midi en classe, les pieds bien trempés.

* Encore une anecdote. Au carrefour de la rue Chanteraine et de la route de Vitry, une maison était détruite, les ardoises de la toiture jonchaient le sol. Dès la sortie de classe à 11h 30, nous étions trois garnements qui se lançaient des débris d’ardoise : il y avait le gamin Igier, le grand Darbois et évidemment Lesjean. D’un seul coup, Igier prend une ardoise en plein front ! Le sang coule rapidement sur son visage et, au même moment mon père se pointe à bicyclette. Il est tout de suite descendu pour réconforter le gamin Igier. Lorsqu’il m’a aperçu, je ne vous dis pas ma bonne dame ! Qu’es-ce que j’ai pris ! Heureusement il m’a mis sur le cadre de son vélo pour rentrer à midi. Sacrés garnements !

Notes

[1La rue de Gergeaux se trouve au-delà du quartier du Milanais.

[2Le pont nommé Pont rouge, construit en béton en 1950, est celui qui se trouve sur la route qui va à la gare.

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