Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

ARGONNE 1916

DIALOGUE DE TAUPES

Sous la terre, un épisode particulièrement dramatique de l’atroce guerre des mines.

mardi 20 février 2007, par Bernard Maré


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Octobre 1916- Ma compagnie 7/2 de sapeurs est affectée à la guerre des mines. Il s’agit là d’un combat qui n’est pas spécial au seul secteur d’Argonne. Les entonnoirs de Perthes, de Vimy sont là pour en témoigner. Mais, du moins, le secteur d’Argonne est-il, en cette année 1916 le prototype de la guerre souterraine.
La Compagnie a hérité du sous-secteur de la Mitte. Son activité va s’exercer tout en haut du ravin Saint-Hubert, qui s’ouvre dans le bois de la Gruerie, entre la Harazée et le Four de Paris.
Ravin sinistre, que la guerre de position, avec ses alternatives d’attaques et de contre-attaques, a profondément marqué. Les tranchées sont imbriquées les unes dans les autres. On s’est battu en 1915 pour un entonnoir, pour quelques mètres de boyau…Et puis les combattants épuisés ont édifié un barrage de sacs de terre, une gabionnade derrière laquelle ils sont restés quelquefois à quatre-vingt centimètres les uns des autres. En partant de l’abri de la compagnie, le ravin Saint-Hubert s’ouvre à deux cents mètres en direction de Lachalade. Les lignes allemandes ou françaises sont à cheval sur le sommet. Ainsi établis, les ennemis n’ont pas de vues sur le ravin lui-même. Le jour il nous est donc possible d’y monter à découvert, ce qui nous permet de raccourcir notre trajet. La nuit, ce parcours devient quasi impossible avec les réseaux dont on ne trouve plus les chicanes, sans compter les multiples embûches qui nous guettent. Il nous faut donc prendre les boyaux dès l’entrée du ravin.
Plus loin, la tranchée se tortille en méandres inconcevables. Partout des barrages de sacs de terre et des gabionnades à n’en plus finir. Au-dessus, sur le parapet, une suite ininterrompue d’obstacles destinés, en les faisant tomber dans la tranchée, à freiner une intempestive avance des Allemands. Il y là des boules de barbelés, des chevaux de frise… des barrières en équilibre au-dessus de la tranchée.
Les gars des petits postes, en se retirant, n’ont qu’à tirer sur un fil de fer, et, en principe, tout doit dégringoler, obstruant le passage. C’est bien la guerre de position dans toute sa splendeur.
Une série de mines s’ouvrent dans la tranchée Kowalsky, mines toutes de surface, qui s’avancent vers la tranchée allemande à trois ou quatre mètres de profondeur. C’est notoirement insuffisant et les torpilles les ont crevées en maints endroits.
Je fus tout de suite affecté à S3 : mine de mauvaise réputation. Des bruits circulaient dans le secteur : « S3 est contre-miné ! …S3 va sauter d’un jour à l’autre… »
Les fantassins s’éloignaient du coin avec un compréhensif empressement : persuadés que nous n’en avions plus pour longtemps, ils nous considéraient comme des condamnés à mort en instance d’exécution et ils nous plaignaient !
Nous descendions dans S3, sitôt en bas, l’un de nous, avec une grosse masse de forgeron frappait trois coups, à toute puissance contre un montant de châssis. Le cœur battant, nous attendions. Un, deux, trois coups nous répondaient, venus on ne sait d’où à travers la roche d’Argonne. C’était Fritz qui accusait réception et cela voulait dire : « Ne vous en faites pas, les gars, nous travaillons, nous aussi…ce ne sera pas pour aujourd’hui ».
Les équipes se mettaient alors au travail. A gauche de la galerie principale s’ouvrait un « rameau de combat ». C’était sinistre, ce trou de soixante centimètres sur quatre-vingts, dans lequel on ne pouvait se glisser qu’en rampant. Et cet effrayant boyau faisait bien une trentaine de mètres de longueur. En tête, un « ch’timi » sombre et violent, à grands coups de pic terminait une assez vaste chambre qui devait, un jour prochain, être bourrée d’explosifs pour faire sauter la tranchée d’en face. Seul, au fond de son trou de cet effrayant rameau, il était réellement retiré du reste du monde…Que les Allemands fassent sauter, coupent sa retraite, et il était froidement condamné à mourir asphyxié, seul, impuissant, désespéré…

19 novembre 1916 - Il est 6h ¼, l’heure du casse-croûte : notre temps de mine de 2h du matin à 10 heures est en effet coupé par une demie-heure de repos, de 6 heures à 6h 30. Nous avons abandonné le fond de la mine et sommes remontés vers la sortie. Une alvéole s’ouvre là, que nous appelons la chambre de mine. Tous les poilus s’y sont entassés et somnolent.
Tac !…Un coup sourd, brutal, nous a jeté les uns contre les autres. La terre a comme un frémissement et aussitôt, le silence total reprend ses droits. Tout est consommé…Tous se sont rués vers la sortie. Où-est-ce ?…Les appels se croisent dans la nuit. Nous courons vers nos proches voisins de S1 et S2, mais des poilus déjà en arrivent. Ce n’est pas chez eux. Toute la bande galopante file vers S4…Ce n’est pas là non plus. Allons, s’il y a de la casse, ce ne peut plus être maintenant que vers S5, tout là-bas au bout de notre secteur.
Nous descendons en vitesse la tranchée de doublement. C’est bien là en effet. De la mine, un sapeur sort en titubant : « Des draegers ! crie-t-il…des draegers ! on ne peut pas y aller comme ça ! » Seconde d’affolement : on recourt aux draegers, appareils respiratoires qui doivent exister dans chaque entrée de mine, mais que nous n’entretenions, hélas, qu’avec beaucoup de désintéressement. En voici enfin ! Celui-ci ne fonctionne pas, la bouteille est vide….cet autre a un tuyau défectueux. Nos mains fébriles montent et démontent…s’énervent. Enfin, en voilà un qui semble pouvoir aller. Il me revient d’office comme sergent, puisque je suis pour l’instant « le plus ancien dans le grade le plus élevé ». L’escalier est raide : 45 degrés, et il faut faire grande attention, la moindre chute pourrait être fatale avec un engin aussi vulnérable.

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