Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

ARGONNE 1916

DIALOGUE DE TAUPES

Sous la terre, un épisode particulièrement dramatique de l’atroce guerre des mines.

mardi 20 février 2007, par Bernard Maré


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La chambre de mine avec son puits intérieur. Le calme est complet sous le triste éclairage de l’ampoule électrique qui a du mal à rougir avec son courant dévolté. C’est un bout de galerie majeure de 2 mètres sur 2, percée en son milieu d’un puits vertical qui descend à quelque 5 ou 6 mètres plus bas vers les rameaux et galeries de combat. Elle présenterait son petit air habituel, n’était la présence d’un corps allongé sur le sol et ne donnant plus signe de vie.

Hoffman, un jeune de la classe 1916, est resté assis sur un banc, le buste penché sur une petite table, la tête dans les bras. Il devait dormir quand le coup est arrivé. Il continue, mais cette fois pour l’éternité. L’autre, Noal, je crois est tombé de tout son long : il a un draeger autour du cou qu’il a essayé de s’adapter. L’oxyde de carbone ne lui en pas laissé le temps, il s’est affaissé, probablement sans s’apercevoir de rien.
Je me penche sur lui, j’ouvre la vareuse côté cœur. Plus rien, il est mort ; mort aussi, Hoffmann le dormeur, morts tous ceux qui sont en bas, toute l’équipe du sergent Echelain, un bien brave petit gars de la classe 1915.
10 décembre 1916 - A mon tour, j’ai pris S5 que nous avions momentanément abandonnée, tout infectée de gaz qu’elle était. Nous avons un moment déblayé le rameau que les Allemands avaient fait sauter. Tout y est broyé, calciné. Un de nos sapeurs, Camille est resté là.
12 décembre - Six tonnes d’explosifs s’entassent dans S5 AD.
13 décembre - Le bourrage avance d’arrache-pied. Il est prévu qu’il sera terminé vers midi. Les Allemands bavardent toujours. Le capitaine de notre compagnie s’est concerté avec le colonel du 23ème d’Infanterie qui va profiter de la diversion causée par l’explosion de notre mine pour procéder à un coup de main. Trois détachements de trente fantassins, accompagnés de sapeurs de la Compagnie 7/52, notre compagnie sœur, vont sortir pour essayer de ramener quelques prisonniers.
L’explosion de S5 est fixée à 3 heures .2h45- Le bombardement bat son plein. Tous les crapouillots du coin sont en action et notre artillerie tape sur les arrières. Comme les Allemands répondent, le tout fait un joli charivari. Lombard n’a pas lâché l’écouteur.
Les Allemands qui, à vingt mètres sous terre, ne risquent rien, bavardent de plus en plus, et mon jeune à la voix de fille est là, avec son rire clair et frais, et cela me fait mal.
Sans dire un mot, le sergent Derré s’est levé. Il a descendu le puits d’accès et s’est avancé le plus loin possible, jusqu’au bourrage, et là, avec la masse de forgeron, il frappe de toute sa force sur les châssis.
Les Allemands, qui ont bien perçu les coups, font silence une seconde, puis s’exclament et l’un d’eux, en réponse, frappe à son tour, tout heureux de converser avec le Franzouse. Ils ne comprennent donc pas, ces corniauds-là !…Ne vont-ils pas f…le camp ?
De l’orifice du puits, nous qui les entendons, crions à Derré « Vas-y…tape encore ! tape ! » Et notre sympathique Totor y va de bon cœur et martèle les châssis de toute sa force…Mais les Allemands rigolent de plus en plus et tapent eux aussi pour ne pas être en reste…Ils devraient bien penser, cette fois, avec une « branlée » pareille, qu’il ne s’agit pas, d’un message de bienvenue, et le bombardement qui bouscule tout, là-haut, pourrait aussi attirer leur attention…
Mais l’heure passe et Totor est remonté navré. Ainsi, il va falloir tuer ces pauvres types car nous n’avons aucun moyen de les prévenir : hélas, les quelques mètres qui nous séparent sont plus infranchissables qu’un océan !…
Le petit à la voix de fille rit toujours. Sa maman doit être encore jeune : comme elle va pleurer ! Et les autres, à la voix plus grave, peut-être ont-ils des gosses, une femme…et nous sommes là, trois sergents silencieux, horriblement gênés du geste qu’il nous reste à accomplir.
3 heures moins 2 - J’ai pris la ficelle de la magnéto qui doit déclencher l’explosion, la ficelle du « Chat », ainsi appelons nous cet engin. Elle est entourée, toute prête, sur la poulie. Il n’y a qu’à tirer.
3 heures moins 1 - J’interroge Lombard des yeux. Il a toujours l’écouteur aux oreilles. Il me fait signe que « oui ». Les Allemands sont encore là…Allons, le sort en est jeté. Il retire lentement son appareil, le pose sur la table, et lui aussi tire sa montre.
3 heures - Nos montres, accordées au préalable avec celles des officiers d’infanterie, sont toutes trois d’accord….pourtant j’hésite…
Mais là-bas, les gars du 23 vont sortir…il faut que la mine explose à l’heure exacte. Gravement Lombard m’a rappelé à l’ordre : « Allez Mine ! ».
J’ai tiré la ficelle du chat.
Le lendemain, un Allemand a lancé un billet lesté dans un de nos petits postes. Les pionniers français avaient, dans la mine, tué dix-sept de ses camarades…Et il y avait à la Compagnie 7/2, trois sergents qui n’en étaient pas plus fiers.

Almanach du Combattant 1914-1918


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