Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Les raisins de Valmy.

mardi 25 décembre 2012, par John Jussy


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Des prussiens affamés qui mangent des raisins, qui attrapent la colique et qui en perdent la guerre, voilà un cliché sympathique, amusant et qui fait plaisir… mais où est la vérité ?

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A chaque visite que j’ai assurée sur le plateau de Valmy, il y a toujours eu un visiteur pour me poser la question « et les raisins ? » et toujours une personne pour s’esclaffer : « et ils ont attrapé la ch… ».
C’est vrai, il y avait des vignes dans presque tous les villages de la région, preuve en est les vols d’échalas par les soldats, français ou ennemis, pour faire du feu ; c’est certain, les troupes qui envahissaient la France manquaient cruellement de nourriture et mangeaient tout ce qui était à leur disposition. On peut donc penser que les Prussiens ont mangé du raisin ou encore des pommes vertes. Après la bataille, l’état sanitaire de la région était catastrophique. Le 19 octobre, la Convention envoya deux commissaires, officiers de santé, Thouret et Roussillon, en inspection. Suite à leur rapport détaillé remis au département, on décida d’envoyer un des meilleurs médecins de la région, le docteur Auger. Ce dernier, dans son rapport du 27 novembre 1792, écrit :
« Cette maladie, devenue contagieuse, nous a sûrement été communiquée par l’armée prussienne, puisqu’elle n’a commencé à se manifester qu’à l’époque où l’ennemi a cantonné dans les villages et que tous les endroits où il est passé ont tous été, indistinctement, attaqués par la dysenterie épidémique… »
Cette maladie qui fait rire était donc une « dysenterie épidémique », maladie nommée également « mal prussien », car amenée par ces pauvres soldats d’outre Rhin. Elle a touché les armées ennemies mais aussi les populations locales, et même des habitants de Châlons qui ont été « dans le cas de conduire des effets de campement à l’armée » ; cette contagion fut facilitée par le mauvais temps, le manque de nourriture et la rareté de l’eau potable.
Le docteur Auger écrit encore :
« Les malheureux habitants des campagnes, privés de nourriture, forcés au travail, dépouillés de vêtements, exposés aux injures de l’air, ont été facilement atteints par cette maladie… ».
Le docteur estimera que dans les 16 villages [1] de la région, sur 4 000 individus, 1 000 ont été touchés à un degré plus ou moins grave. Car la maladie allait d’ennuis légers, d’humeur bilieuse putride, à ceux qui « à la suite d’un traitement méthodique sont devenus enflés ou sont tombés dans une lientérie [2] longue et ennuyeuse… ».

Des remèdes d’autrefois.
Il ne s’agissait donc pas d’une banale colique, et la lecture de la description faite par le docteur n’est pas réjouissante :
« La dysenterie se manifestait par une diminution des forces, des frissons légers, un serrement douloureux dans les entrailles, un pouls serré, peu fiévreux, des besoins d’aller à la selle, des déjections un peu fréquentes avec un peu de sang, une diminution d’appétit, quelquefois des envies de vomir, la langue un peu chargée. »

Cette forme bénigne de la maladie pouvait être guérie avec des remèdes pour la plupart inconnus aujourd’hui : l’hypecacuanha (un vomitif) allié avec un ou deux grains de tartre émétique, une tisane d’orge nitrée, des bouillons légers ou l’écorce verte de sureau… Les malades légèrement atteints, précise le docteur Auger, pouvaient être guéris au bout de trois semaines.
Mais il y avait des cas où la maladie était très grave :
« A l’égard de ceux chez lesquels la dysenterie a dégénéré en lientérie, raconte le docteur, j’ai recommandé l’usage exclusif des farineux, la teinture de rhubarbe et de kinkina, le diascordium uni au laudanum, l’infusion de vulnéraires suisses et la chaleur égale et tempérée du lit. »
Malgré ces soins, des personnes sont mortes de cette dysenterie :
"Plusieurs malades avaient les symptômes de la gangrène aux intestins, annoncée par le hoquet, la cessation des douleurs, le rétrécissement et l’extinction du pouls, le froid des extrémités et les selles cadavéreuses.

Les civils victimes de la guerre.
Alors, quand au cours des visites guidées, je dis que les civils, les habitants de Valmy et des autres villages, avaient la même maladie que les Prussiens, je vois des visages étonnés et presque désappointés… On n’aime pas savoir ce qui contrarie ce que l’on a appris.
Certes les malades devaient rester bien au chaud, se mettre au régime et se soigner ; les Prussiens en avaient-ils la possibilité ? Beaucoup de ces soldats sont morts de cette dysenterie et leurs corps ont été placés dans des tranchées creusées à la hâte, souvent à côté de chevaux morts, sur la Côte de la Lune où était leur campement. Le 2 octobre, des commissaires de la Convention allèrent inspecter le camp prussien déserté, le grand chemin, les retranchements et les champs parsemés de boulets de canon. Ils entrèrent dans la « maison d’auberge » [3] où avait couché le roi de Prusse et virent les latrines emplies de sang : les Prussiens aussi avaient la dysenterie. Triste sort pour des soldats venus combattre la République ; 25 000 d’entre eux, estimera le général Dumouriez, avaient perdu la vie. Les paysans appelaient cette maladie la « courée prussienne » et le camp de la Lune fut surnommé le « camp de la Crotte »
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Dans le récit de la victoire de Valmy, il y a les héroïques soldats, les généraux habiles stratèges et Kellermann immortalisé avec sa gigantesque statue qui crie « Vive la Nation » ; mais il y a aussi des personnes dont les maisons ont été dévastées, des habitants qui subissaient les bravades des ennemis, qui n’avaient rien à manger et que la maladie attendait. Certains, prudents, avaient préféré quitter le pays avant l’arrivée des armées… En ce mois d’octobre 1792, la population manque de tout : nourriture, bois de chauffage, outils pour travailler ; une chaîne de solidarité avec les départements voisins va alors se mettre en place. Plus tard le gouvernement versera des sommes d’argent pour les dégâts causés, cela s’appelle des dommages de guerre… Tout cela peut rappeler aux Supers Seniors quelques souvenirs…

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- A lire : « Les dommages de guerre après Valmy » de Jean Berland, 1931.


La butte de Valmy vue de la côte de la Lune. Au milieu l’autoroute A4.


Le moulin perdu dans le brouillard, c’est ce que devaient voir les ennemis ce 20 septembre 1792

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Notes

[1Les 16 villages cités sont : Somme-Suippe, Perthes, Hurlus, Le Mesnil, Laval, Saint-Jean, Somme-Tourbe, La Croix, Auve, Saint-Mard sur Auve, La Chapelle, Felcourt, Gizaucourt, Valmy, Hans, Somme-Bionne.

[2Lientérie : espèces de diarrhée symptomatique dans laquelle on rend les aliments à moitié digérés (Dictionnaire universel de Maurice Lagache, début du XXè siècle).

[3D’après les plans de l’époque, le chemin de Reims à Sainte-Ménehould rejoignait la route de Paris en haut de la Côte de la Lune ; là se trouvait donc une auberge.

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