Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

A travers la forêt d’Argonne…en 1938.

Récit de Hilaire Depors.

vendredi 15 mars 2013


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Le cours de la Biesme (Biumma) a en effet servi de frontière depuis les temps historiques les plus reculés. Au temps de la gaule indépendante, elle formait limite entre deux grands peuples gaulois : les Rêmes, de Reims, et les Médiomatriques, dont la capitale était Metz. Après la conquête romaine elle séparait la « Gallia Belgica prima », capitale Reims, et la « Belgica secunda », capitale Trèves. Aux termes du traité de Verdun, en 843, elle devenait frontière entre le royaume de Charles le Chauve (France) et le domaine de Lothaire (Lotharingie). Pendant tout le Moyen-Age, le « rus de Byeme » a séparé le royaume de l’Empire. On pourrait supposer que cette vallée au tracé rectiligne, au relief bien tranché, constituait une frontière nette. En réalité, il s’agissait d’une « marche », et la zone frontière comprise entre Aire et Aisne, déjà dénommée Argonne, fut en fait quasi indépendante pendant des siècles. Cette indécision dans le statut de la contrée explique sans doute en partie pourquoi tant d’abbayes tinrent à s’y faire attribuer des domaines qui échappaient facilement aux charges de vassalité, et pourquoi le mouvement communal, dans l’Argonne champenoise, fut précoce et eut un caractère préférentiel, plus libéral qu’ailleurs, de la part du comte de Champagne.
Un document d’archives a apporté de curieux détails sur cet état de chose. Il se rapporte à un différend entre Philippe le Bel, roi de France, et Thiébaut, comte de Bar, vassal de l’Empereur. Le roi de France réclamait la possession de l’abbaye de Beaulieu. Le litige fut soumis à enquête (en ce temps, déjà, on usait de la conciliation !), et à cet effet on réunit à Saint-Mihiel, le premier dimanche de Carême 1288, trois enquêteurs représentant les parties et quatre-vingt-quatre témoins. Leurs dépositions confirmèrent la réalité du fait : la Biesme, frontière entre royaume et empire. Elles rappelèrent un fait curieux : au temps de saint Louis, l’évêque de Metz, revenant de Reims et traversant l’Argonne par la voie romaine, fut attaqué dans la forêt, passé le Pont-Verdunois, donc sur la rive droite de la Biesme. Il demanda justice à Louis IX, mais le saint roi estima qu’il ne lui appartenait pas de poursuivre les agresseurs, parce que l’agression avait eu lieu « en Empire ». L’enquête évoquait en outre un usage ancien : les différents entre les ressortissants argonnais du comté de Champagne, de l’évêché de Verdun et de la châtellenie de Clermont étaient réglés lors de plaids qui se tenaient périodiquement sur le Pont-Verdunois.
Les prétentions de Philippe le Bel sur les pays de la rive droite de la Biesme furent reprises par ses successeurs. Le dossier d’un procès nous apprend que François 1er visait à reculer les limites de sa juridiction bien au-delà de la Biesme, jusqu’à la Meuse. En 1559, le dessin de la royauté paraît se réaliser par la cession de trois évêchés à la France, mais, avec l’évêché de Verdun, ce n’était pas la totalité de l’Argonne qui entrait dans le royaume : antérieurement au traité, l’évêque-comte de Verdun avait cédé ses droits sur le Clermontois au duc de Lorraine. Sur la majeure partie de son cours, la Biesme devenait limite entre royaume et duché de Lorraine. Cet état de chose dura jusqu’au rattachement du Clermontois à la couronne en 1632.
Comme nous l’avons vu, l’agglomération de la Verdunoise ne s’était pas reconstituée après le 4ème siècle ; ses derniers habitants se rassemblèrent peut-être dans le site de La Chalade, lors de la fondation de quelque église. Elle perdit au 18ème siècle son importance de voie de passage par la création de la route royale Paris-Metz, dans le défilé des Islettes. Ce déplacement du trafic causa la disparition progressive des ouvreaux de verriers du Four-de-Paris, du Neufour, tandis qu’il favorisait le développement des verreries aux Islettes et aux Senades. En 1718 fut entreprise, avec la main-d’œuvre de soldats suisses et les capitaux de l’abbaye de Beaulieu, la rectification du cours de la Biesme qui devint « le Canal », pour le flottage des bois. Au cours de ces travaux, le Pont-Verdunois fut supprimé et le passé du site s’effaça un peu plus.

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