Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Une bien étrange maison de maître verrier

samedi 28 décembre 2013, par François Duboisy


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Qui prend plaisir à baguenauder dans la vallée de la Biesme ne manque pas de remarquer une maison typique au carrefour de La Harazée, commune de Vienne-le-Château. Certains affirment que c’est une des dernières maisons de maîtres verriers encore en état. Et de citer aussi des bâtisses de La Contrôlerie (commune de Futeau), des Vignettes (Sainte-Ménehould) et de Lochères (Aubréville). Or, l’histoire de cette maison est bien particulière. Il vous appartiendra, après avoir lu les lignes qui suivent, de décider si on doit la compter parmi les maisons de maîtres verriers.

Les verriers argonnais au cours des siècles.
Remontons un peu dans le temps. Les verreries d’Argonne sont mentionnées dès l’époque gallo-romaine. Cette activité rencontre au cours des siècles bien des vissicitudes. Les ateliers sont dans les premiers temps installés en pleine forêt et le bois abattu sur place nourrit les fours. Quand on a tout rasé à proximité, on établit un nouveau four un peu plus loin, toujours dans le lit d’un ruisseau.
Il en sera ainsi jusqu’au XVIIème siècle. Puis, l’évolution des techniques et des marchés inciteront les maîtres verriers à implanter des unités pérennes dans la vallée de la Biesme. La verrerie ne va plus à la forêt, c’est la forêt qui vient à elle. Même si les affaires ne sont pa s toujours ce que l’on souhaite, les maîtres verriers désirent jouir de leur rang de « petits nobles ». Ils ne travaillent plus de leurs mains, rémunèrent des ouvriers et souhaitent adopter les habitudes des nantis. Leurs mœurs évoluent et deviennent raffinés. Ils entretiennent des équipages et font construire d’imposantes maisons tout au long de la vallée de la Biesme. Là, ils vivent à leur aise et affichent, aux yeux de tous, leur réussite.

Première maison Mettetal


La Harazée dans les années 1900.
A l’origine, c’est un gros hameau fort modeste, dépendant de Vienne-le-Château, dont les habitants vivent d’une agriculture peu prospère et de travaux forestiers. Il voit, en quelques décennies, s’établir de belles propriétés avec parc, plan d’eau, arbres d’agrément dont le séquoia qui permet de rêver d’Amérique, et des bâtisses majestueuses de plus de dix pièces. Des dépendances s’y adjoignent pour loger les gardiens et le personnel qui ne trouvent pas place dans la villa. Ajoutez à cela une écurie. On essaie de mener une vie de château qu’André Theuriet évoque fidèlement dans son roman « Le refuge » qui se déroule en partie à La Harazée. Il décrit avec précision une de ces demeures qui portent des noms évocateurs : Le Château, la villa de la Bretonne, des Tilleuls, de la veuve noire (habitée par une veuve inconsolable, tout du moins en apparence…)
Vers 1850, Eugène de Bigault de Granrut prend la décision d’éteindre une partie des fours de la vallée devenus peu rentables et de délocaliser leur activité près de Reims. Mais les descendants des gentilshommes verriers continuent à résider en Argonne, tout au moins en été. Ainsi, à La Harazée, on trouve des Bigault, des de Granrut, des de Parfonrut. Aux hasards des successions et des ventes, s’y adjoignent des bourgeois venus d’ailleurs. Ainsi un dénommé Richard, qui porte bien son nom, fait venir de la capitale où il réside, un cinéma pour la fête du village. Quel étonnement ! une séance de cinéma à La Harazée, alors que le septième art en est encore à ses balbutiements. Tout ce beau monde se fréquente mais une famille est tenue à l’écart, les Mettetal.

La première maison Mettetal.
Les Mettetal sont des protestants, originaires de la Lorraine, chassés de leur terre d’origine par la défaite de 1870. Installés à Paris, bénéficiant de bonnes situations, ils choisissent de faire de La Harazée leur lieu de villégiature. Mais à cette époque, les fervents catholiques ne fréquentent pas des réformés. Pas de quoi gâcher le plaisir que leur procurent les beaux étés dans ce site si prisé ! Et de plus ils jouissent d’une magnifique maison avec des façades ouvragées, de nombreuses fenêtres, des toits tarabiscotés et des marquises élégantes. L’intérieur est soigné, moderne, confortable et les gens de maison sont dévoués. Mais l’orage gronde. La première guerre mondiale va anéantir tout cet équilibre harmonieux.

La maison Mettetal pendant la guerre.
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La grande guerre va installer durablement la ligne de front en Argonne. La guerre des tranchées détruira des vies, les bombardements des villages. Ainsi le Four de Paris, hameau proche de La Harazée, est définitivement rayé de la carte dès le début des hostilités. La Harazée, proche de la ligne de front, devient la base arrière du 91ème régiment d’infanterie. Les troupes françaises, dès septembre 1914, lors des relèves, y bénéficient de soins et de repos. Et elles profitent de ces heures d’accalmie pour piller les belles demeures. La maison Mettetal y échappe car la famille du gardien, les Philippot, veille sur le bien du maître. Mais cela ne va pas durer. Le 19 novembre l’ordre d’évacuation est donné : plus un seul civil dans le hameau. Le 10 janvier 1915 la grande maison Mettetal est bouleversée de fond en comble pour être organisée en poste de secours principal. Les brancardiers, devenus déménageurs, empilent pêle-mêle tous les meubles dans les greniers pour libérer de grands espaces qui deviennent salles de soins et de repos. Les bombardements qui n’avaient jamais cessé depuis le début des hostilités vont s’intensifier. Le jour de l’armistice, il ne restera plus une pierre debout de La Harazée et la maison Mettetal n’est plus qu’un tas de gravas.

La maison Metteral ressuscite.
Les propriétaires des villas détruites bénéficieront de dommages de guerre payés par l’Allemagne mais souvent débloqués plusieurs années plus tard. Ils les investiront dans d’autres localités, souvent à Paris, et diront adieu à La Harazée. Mais les Mettetal persistent : ils construisent sur place, et preuve d’originalité ou attachement à un patrimoine qui n’est pas le leur, une nouvelle maison qui sera une copie de maison de maître verrier. L’architecte qu’ils choisissent se rendra avec eux à Courupt pour prendre les plans intérieurs et extérieurs de cette imposante et authentique maison de maître verrier, même si à cette époque, elle est devenue la propriété d’un paysan. Ils feront la même démarche à Lochères. On change l’implantation sur le terrain et le travail peut commencer. La construction terminée, les propriétaires ne sont pas peu fiers de leur marquise galbée surmontée de fenêtres trapézoïdales, tout comme à Courupt.

La vie continue.
Madame Mettetal se trouve veuve avec deux enfants qui lui laissent la maison en usufruit. Elle épouse en seconde noce Jean Deluze, lui aussi protestant, représentant en Champagne pour la maison Goulet. Il mène une vie pleine d’aventures à travers le monde pour vendre son vin à bulles. Le couple vit à Reims et ne vient à La Harazée que périodiquement.
Devenue à nouveau veuve, Madame Deluze viendra y finir ses jours. En 1968, les héritiers, ses neveux, vendront la maison à Charles de Granrut qui en fera pendant quelques années « une boite à bac ». Aujourd’hui encore elle perpétue le souvenir d’une époque où La Harazée était un village de maîtres verriers.

Seconde maison Mettetal


Bibliographie : Le 91ème Régiment d’Infanterie, Docteur Chagnaud, Société des Ecrivains Ardennais 1933.
Remerciements à Pierre De Granrut et Jean-Charles Delinotte pour leur amicale contribution.

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