Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Tradition d’hier

Divination par les grains de blé pendant la nuit de Noël.

jeudi 19 décembre 2013, par Nicole Gérardot


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Comment les devins allèrent-ils découvrir que le grain de blé savait les choses de l’avenir et pouvait les écrire à certaines heures ? C’est là un mystère dont ils aimaient à se couvrir.

Le petit grain de blé ne se trouvait en l’état prophétique qu’une fois l’an et pendant un laps de temps très court. Hors de là, il était sans vertu et muet comme la pierre. Dans la célèbre nuit de Noël, à l’heure précise de la Nativité, il recevait, par une influence secrète, le don précieux : il soulevait à ce moment, excité par le feu de la bûche, l’épais rideau qui recouvrait les temps futurs, et déroulait, en l’espace de deux minutes, et en pleine lumière, une succession de faits particuliers, de la durée d’une année entière !


Voici le cérémonial suivi pour la consultation par le blé. Disons tout de suite que le blé faisait ses confidences aux hommes seulement et, de préférence, au père de famille. Le laboureur assisté le plus souvent d’un ami ou d’un berger a choisi, dans sa large main, douze grains, beaux, bien venus, et que le charançon n’a pas attaqués de la dent. Il s’agenouille dans l’âtre, tout près de la souche qui chauffe et illumine la grande cuisine. Bien au milieu et bien en face de la souche, il aligne en les espaçant, les douze grains, qu’il baptise, par ordre, des noms des douze mois : janvier, février, etc. Il reste agenouillé, la tête baissée, les yeux fixés sur les douze mois. Il a trop chaud, il se congestionne ; n’importe, il attend avec patience, il guette l’instant de la révélation.

Le prodige va s’accomplir : le froment, sur la dalle chaude, se noircit, se torréfie, et alors, sous la morsure du large brasier, une âme naît en lui. Le germe de vie préparé pour les moissons d’avenir palpite et tressaille avant de mourir ; le grain tremble sur lui-même ; il remue, inquiet, hésitant ; il saute enfin, conscient de sa mission. Tous les grains sautent successivement, et la position de chacun est pleine d’enseignements : janvier verra se maintenir les prix sans variation si le premier grain est resté près de la ligne ; juillet les verra s’élever beaucoup si le grain a monté loin du côté du feu ; novembre prédit une débâcle très prononcée si le grain s’est rejeté fort en arrière, etc.

Tous les grains, réunis sur une ligne, forment le graphique du mouvement des prix au cours de l’année. Le laboureu n’a plus d’hésitation ni d’incertitude ; il ne lui reste plus qu’à se faire guider sur les maxima positifs pour faire des affaires en or.

Eh bien ! On ne le croira peut-être plus maintenant mais cette divination était très pratiquée autrefois dans la Marne ! Des vieillards de l’Argonne, du Dormois et de la Champagne, nous ont dit avoir vu souvent leur père se pencher avec anxiété sur les grains prophétiques pour surprendre dans leurs convulsions sous la flamme, la hausse ou la baisse du boisseau pendant la nouvelle campagne. Ils ne nous ont point dit, pourtant, que leur père avait fait une grosse fortune avec les renseignements miraculeux cueillis, sous le manteau de la cheminée, à l’heure de la nativité ! Ils croient plutôt que les oracles obtenus, enregistrés avec soin, furent souvent la cause de bien des mécomptes dont on ne se vantait guère ! (note de M.Collignon, maire de Malmy et renseignements divers)

J’ai trouvé cette histoire dans le livre « Contes, légendes, vieilles coutumes de la Marne » paru en……1908, réédité en 1982.

Les laboureurs avaient, d’ailleurs, des rivales en divination, des concurrentes qui opéraient à l’arrivée du printemps.

Toujours dans le même livre, une autre façon de prévoir le prix du blé est relatée grâce, cette fois, au chant de la caille.

Dès que la terre, au printemps, met sa robe verte et y pique des fleurs pour la joie des yeux, les oiseaux, dans les taillis, retrouvent leur voix et font joyeusement leur partie dans l’universelle fête qui commence. La plaine reste plus longtemps muette. Mais un jour où la température s’est attiédie, on entend tout d’un coup, dans le calme du matin et du soir, sortir des luzernes et des sainfoins, un chant court et saccadé. Ces trois syllabes brèves semblent jaillir des guérets comme la secousse et le tressaillement de la vie enfin réapparue.

C’est la caille, la petite caille qui a dit la courte phrase sonore, détachée et dépourvue de mélodie. Elle vient de rentrer de son long et périlleux voyage et elle annonce son retour. Pendant le jour elle reste dans les couverts, tranquille, silencieuse, mais, au crépuscule, elle court, jette ses trois notes, écoute, repart et reprend deux, trois, quatre fois son chant, toujours le même.

Ce chant, qui n’en n’est pas un, a de tout temps frappé les gens de la campagne, avides des signes et des avertissements cachés et ils ont essayé de lui trouver un sens. Pour eux, les sons que nous rendons simplement par les mots : « Quat’caillats, quat’caillats » étaient devenus de divins commandements qui leur causaient une émotion dont ils ne pouvaient se défendre : « Craignez Dieu, craignez Dieu » ou bien : « Louez Dieu, louez Dieu » ou bien encore : « Crois en Dieu, crois en Dieu ». Et si, en les entendant, ils percevaient au loin le tintement de l’angélus, ils se signaient.

Au nord de l’arrondissement de Sainte-Ménehould, dans les environs de Ville-sur-tourbe, dans ces pays de terre plantureuse où le blé poussait presque sans fumier et était abondante source de richesse, on avait autrefois, il y a quelque cinquante ans à peine, lorsque le prix du grain était sujet à des fluctuations considérables, un grand intérêt à pressentir la hausse ou la baisse.

La vieille science des augures trouvait dans les premiers chants de la caille une révélation précieuse pour le laboureur : si la caille répétait son chant plusieurs fois, elle annonçait que le blé serait cher, si elle ne chantait qu’un coup ou deux, le blé descendrait à vil prix.

Mais cette interprétation, qui était à la portée de tous, ne convenait pas aux devins et aux sorciers. Une devineresse des plus écoutées, qui habitait Virginy, près de Ville-sur-Tourbe et que l’on appelait justement la mère la caille, à cause du renom qu’elle avait acquis et de sa subtilité à fixer jusqu’aux sous le prix du blé, se glissait à l’aube blanchissante ou à la brune, le long des haies pour recueillir les éléments de ses oracles.

Afin de compliquer le cérémonial de la révélation, elle s’était préalablement lavé les mains dans une infusion d’herbes fortes. Arrivée à son observatoire, elle se couchait, s’assurait que la caille chantait dans un blé, appliquait sa main parcheminée à son oreille, et, comme le praticien qui écoute les bruits du corps, cherchait à ramasser en son ouïe habituée les nuances et les détails de la phrase magique.

Rentrée chez elle, dans son taudis misérable, la vieille femme versait au client crédule la confidence précieuse qui devait amener des filons d’or dans la bourse.

Dans beaucoup d’autres pays, on croyait au don prophétique de la caille.

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