Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

Les taques en Argonne.

lundi 22 décembre 2014, par Patrick Desingly


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Comme chacun sait, la plaque de cheminée (ou taque dans le Nord-Est) est une plaque en fonte apposée contre le mur du fond de l’âtre pour éviter que la chaleur du feu ne se perde dans le mur et permette son renvoi dans la pièce en protégeant par ailleurs durablement le mur contre les attaques directes des flammes.
Il faut savoir que plus l’épaisseur de la plaque est conséquente (jusqu’à 6 cm) meilleur est le renvoi de la chaleur car, chauffée à vif, elle emmagasine la chaleur pour la restituer à l’image d’un radiateur. De ce fait, les plaques les plus épaisses se trouvaient être les plus chères, donc réservées bien souvent à la noblesse ou à la haute bourgeoisie, eu égard à leur prix.
La fonte (alliage de fer et de carbone) a été découverte en Chine au 4ème siècle avant J.C. mais ce n’est qu’au 18ème siècle que son utilisation s’est développée par la création de nombreuses fonderies le long des cours d’eau. La grande majorité des plaques que l’on retrouve aujourd’hui en Argonne proviennent des forges de Hurtault (Signy-l’Abbaye), de Champigneulles-en-Argonne (Grandpré), de Chéhéry, de Dommartin, de Cheminon et de Cousances-aux- Forges. La liste n’est pas exhaustive car l’identification par les spécialistes demeure toujours très difficile.

A noter qu’une des plaques les plus anciennes recensée à ce jour représente les armes du roi d’Anjou (1431-1453) et se trouve être au musée lorrain de Nancy.
En Argonne, il a été trouvé, après la guerre 14-18, à Binarville, dans les décombres, une plaque datée de 1459 (plaque carrée surmontée d’un triangle). Il serait intéressant de savoir si cette plaque existe toujours. ( Attention, la datation figurant sur les plaques ne prouve aucunement leur ancienneté car certains moules ont été conservés et repris quelques siècles plus tard.
Au cours des âges, les formes ont varié. Les plus anciennes datent des 15ème et 16ème siècles et ont 5 côtés. Puis par effet de mode, la pointe fut coupée en deux pour avoir 6 côtés.
Aucun règlement ne consignait le particularisme des plaques à leur fabrication sinon l’exigence du client et sa fortune. On en trouve des arrondies, en demi-cercle, des rectangulaires. L’imagination des maîtres de forge était débordante car à chaque commande, ils se constituaient un catalogue de motifs héraldiques qu’ils pouvaient proposer à d’autres clients. La personnalisation s’opérait par l’ajout du nom ou des initiales des nouveaux commanditaires.
Déjà en ce temps-là, la copie existe. La qualité des plaques est fort variée selon le professionnalisme des maîtres de forge. Néanmoins, en Europe, la suprématie de la France en ce domaine est incontestable. Du reste, Henri Carpentier le mentionne déjà en 1540. La perfection absolue se dévoilera sous Louis XIV et Louis XV par l’amélioration du coulage. La technique de fabrication est simple :

D’abord on sculptait le décor en relief sur une plaque de bois faite souvent de planches assemblées (on peut voir sur certaines plaques des bavures). Ensuite, le modèle était moulé dans un sable très fin. On retirait le modèle et on coulait la fonte sur le sable. Après refroidissement, on ôtait la taque et donc le sable pouvait resservir. Si, sur beaucoup de plaques, on retrouve des décors communs, cela s’explique par l’ajout ou le retrait de décors stockés.



Que trouve-t-on sur les plaques ? Des personnages, des scènes de genres, des sujets religieux, de la mythologie, des allégories, des blasons, des motifs décoratifs.
Aussi, en sillonnant les brocantes d’Argonne, je me suis passionné à inventorier les plaques mises en vente, provenant avec certitude ou presque, de maisons ou de propriétés détruites dans nos villages par la guerre ou toute autre raison pour ressentir ou pour mieux comprendre notre passé.
Avant la révolution, on trouve surtout des plaques surmontées de fleurs de Lys (La Chalade, Sainte-Ménehould). A la révolution, des emblèmes révolutionnaires (Chaudefontaine, Vienne-le-Château) et au 19ème siècle des scènes bibliques, mythologiques ou des personnages (Napoléon 1er à Saint-Thomas).
Aujourd’hui, sans aucun doute, les plaques font partie de notre histoire et de notre patrimoine. Elles méritent toute notre attention. Les originaux se raréfient par le fait que beaucoup de ces plaques ont souffert de brisures, et surtout de refonte.
Sous la terreur, le fait de posséder une plaque portant des armoiries ou comme on disait des « signes de féodalité », suffisait à vous faire classer comme suspect et à vous envoyer en prison, voire à l’échafaud.
Le décret du 18 Vendémiaire an deux (9 octobre 1793) ordonnait la destruction de ces plaques et la Convention nationale décrétait : « Avant un mois, les propriétaires de maison sont tenus de faire retourner les plaques de cheminée qui portent un écu de France, figure féodale ou motif religieux ». A Sainte-Ménehould, il en a été trouvé une dans cette position, en 2004, avec un motif religieux.

En toute modestie, je ne sais pas si la plaque de cheminée est un objet ou un détail d’architecture, mais j’invite tous les propriétaires à en prendre grand soin car c’était un peu la carte de visite de nos aïeux. Le collectionneur de plaques s’appelle un Taquaphile ou un Plakaminophile.


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